L’échéance

L’après-midi avait mal commencé pour Samuel. Il traversait une période de poisse noire ; d’abord, il avait perdu une grosse somme au poker, ensuite il avait décidé de jouer à la boule au casino, où il espérait « se refaire ». Malheureusement, il y avait laissé tout ce qui lui restait pour finir le mois. Il n’avait plus qu’une solution : emprunter de quoi continuer à jouer, mais à qui ? Tous ses voisins et connaissances étaient dans le même cas que lui. Si encore il tombait sur un joueur chanceux, il pourrait le « taper » de quelques pièces ou de quelques jetons…

Dans toute la ville on jouait avec passion, on ne vivait que pour le jeu. Les hôtels, les bars, les restaurants, les commerces même n’étaient que des annexes des salles officielles où l’on sacrifiait aux nécessités de la vie : manger, boire, dormir…, entre deux parties. Il y avait des machines à sous jusque dans les chambres et des petits malins en avaient même installé dans les toilettes !

Le jeu était la grande affaire de l’Etat et tous les bénéfices qu’il en tirait étaient réinvestis  dans toutes sortes d’appareils à sous, loteries, paris, courses, jeux de grattage, de tirage…L’imagination des fonctionnaires du Trésor ne connaissait pas de limite en la matière. Il fallait jouer, c’était « LE » devoir civique par excellence, plus encore que le travail, relégué au second plan de facteur de richesse nationale. Jouer c’était participer à la prospérité de la Nation, contribuer à sa richesse.

L’Etat était maintenant si riche que les impôts sur le revenu avaient été remplacés par une carte d’abonnement aux jeux. Chaque mois, on recevait une carte avec cent cases ; à chaque partie, la carte était pointée par l’ordinateur et on était quitte de son impôt à partir de la 90ème partie, gagnante ou perdante, peu importait. Si on gagnait un jour, il fallait rejouer le lendemain et le surlendemain pour compléter sa carte et, fatalement, on finissait par tout reperdre.

Or, on était le 30 du mois et il ne restait plus à Samuel qu’une journée pour remplir les 16 dernières cases de sa carte. Il était vraiment trop malchanceux en ce moment, il fallait trouver une solution dans la journée car, sans argent, il ne pourrait présenter sa carte et s’acquitter de son Echéance. Que se passerait-il alors ? Que répondrait-il si on l’interrogeait ? Que c’était la faute à pas de chance, qu’il ne voulait plus payer ses impôts, qu’il allait faire des heures supplémentaires, qu’il lui fallait un délai ?

Comment l’Etat réagissait-il dans son cas ? Il n’avait jamais rencontré personne qui ne soit pas à jour pour l’Echéance. Serait-il le premier ? Il entra dans un bar mais, se souvenant qu’il n’avait pas de quoi se payer une bière il se mit à roder autour des machines à sous en quête d’une pièce oubliée ou perdue par un « chanceux » qui aurait gagné le Jackpot. A force de chercher, il dénicha un jeton qui avait glissé entre un tabouret et le mur et se demanda s’il n’allait pas le jouer pour pointer sa carte. Finalement, il décida de boire sa bière et se mit à réfléchir sur son avenir immédiat.

Le barman était tellement obnubilé par la danse des roulettes où se succédaient raisins, cerises, citrons et oranges qu’il avait abandonné une bouteille de scotch sur le comptoir à portée de Samuel. Ce dernier y vit un signe du destin et se versa une bonne rasade de liquide ambré. En n’y regardant pas de trop près, on aurait cru que c’était un fond de bière, avec sa collerette de mousse collée sur le verre. Ni vu ni connu. Malheureusement la partie s’acheva sans le ding-ding espéré et le barman, revenant sur terre, s’aperçut que le niveau de sa bouteille avait baissé. Il réclama son dû et Samuel se retrouva aussi fauché que précédemment. Encore une preuve que la poisse continuait ! Il sortit du bar et prit la direction de son petit appartement.

Advienne que pourra ! Il attendrait chez lui qu’on lui demande pourquoi il n’avait pas payé son Echéance à temps. C’était l’affaire de deux ou trois jours au plus, tous les services étant informatisés. Normalement, le 30 ou le 31 du mois, tout le monde introduisait sa carte dans un des ordinateurs officiels qui enregistrait le paiement et délivrait la carte du mois suivant.

Le lendemain, Samuel resta au lit. A midi, sa concierge lui apporta une lettre qui avait été déposée par un coursier. Il avait un délai de huit heures pour pointer sa carte, faute de quoi, il s’exposait à des poursuites. Il ne bougea pas davantage. Le délai expirait à 20 h.

A 20 h 15, on sonna chez lui et deux inspecteurs du Trésor en uniforme demandèrent à voir sa carte de jeu. Ils l’emmenèrent dans un bâtiment du centre ville baptisé « Centre de Recouvrement de l’Impôt ». C’était là qu’était installé l’ordinateur central qui contrôlait les cartes. On l’introduisit dans une salle d’attente et Samuel fut surpris d’y trouver une dizaine d’hommes et de femmes, l’air anxieux, attendant leur tour de passer devant l’ordinateur. L’atmosphère était moite et confinée avec cette odeur particulière des lieux où l’on a peur. Samuel essaya de savoir si l’un d’entre eux était déjà venu mais tous étaient là pour la première fois et nul ne savait ce qui allait se passer.

Enfin, une porte s’ouvrit et un homme sortit, encadré par deux inspecteurs. Il souriait. Comme tous s’étaient levés et le pressaient de questions, il répondit qu’il avait seulement été condamné à jouer les parties manquantes sur sa carte dans le Centre même et qu’il serait libre après. C’est donc complètement rasséréné que Samuel attendit son tour et la sentence fut celle qu’il attendait : 16 parties à jouer.

Aussitôt, les Inspecteurs le conduisirent dans une salle où trônait une machine étincelante de lumières multicolores et de chromes. Elle était tellement énorme qu’il fallait un escalier pour y accéder. Samuel introduisit sa carte et la machine se mit aussitôt en marche. Samuel suivait avec fascination les symboles tournant à toute vitesse, croisant les doigts pour conjurer le sort. Il appuya sur le bouton d’arrêt et l’une après l’autre, les roues s’immobilisèrent avec le ding-ding habituel. Une pluie de pièces tomba dans le récepteur. Samuel fit une seconde partie, puis une autre et une autre encore, toujours avec le même succès. A la fin de la 16ème partie, après le ding-ding d’usage, il attendit que les pièces tombent mais rien ne se produisit et comme Samuel regardait fixement une lumière qui s’était allumée au centre de la machine, un éclair bleuté le foudroya. Il n’eut pas le temps de comprendre que c’était ainsi que les mauvais payeurs s’acquittaient de leur Echéance.

 

Commentaires

  1. Aksel.casa says:

    Hello Paul, j’ai eu de nouveau des problèmes de connexion (cables volés une fois de plus…) ça n’a été rétabli qu’hier. Bonne lecture. Je mettrai une autre nouvelle bientôt quand j’aurai un retour de tes lecteurs. A +

  2. PAUL MAYET says:

    J’aime bien cette nouvelle et la chute est très bien amenée …
    j’espère que des lecteurs apporteront leur contribution à la construction du site
    à bientôt de te lire

Laisser un commentaire