Éclipse

Début d’une aventure

 

Je m’appelle Stanislas Plantevin, je vis isolé dans une villa dont le nombre de pièces permet d’accueillir la famille ou les amis de passage et, quand je suis seul, je meuble ma solitude en réalisant des sculptures sur bois. Ma taille est dans la moyenne, 1,82 mètre pour un poids de 80 kg et ma bonne santé m’a toujours semblé normale en l’absence d’excès, bien que mes fils m’aient toujours reproché de trop fumer.

 

Sans être un grand voyageur, je pars tous les trimestres en Corse pour 3 ou 4 jours afin de me ressourcer sur cette ile exceptionnelle et où mes amis insulaires m’accueillent avec beaucoup de plaisir car je romps leur quotidien par des anecdotes qui sont réelles pour certaines et d’autres qui sont totalement inventées mais qui ressemblent tellement à ma manière d’être qu’ils en sont dupes une fois sur deux, par contre, quand ils découvrent la supercherie, ils en rient et me chahutent un peu.

 

Mon existence est sereine et pourrait être qualifiée de monotone par certains mais je n’en ai cure car elle se déroule à un rythme qui me convient. Je suis allergique aux surprises et j’aime par-dessus tout l’organisation raisonnable qui évite les possibles confusions.

 

Et arrive ce jour que j’aurais classé dans l’improbable mais … …

 

Dimanche 1er juillet 2018 …

 

Je viens de reprendre conscience, je suis allongé sur le ventre dans mon jardin, à proximité de la porte d’accès à la maison, nez sur les dalles de l’allée, lunette de travers et avec un des deux verres complètement opaque. Je ne réalise pas encore ce qui a pu se passer, un malaise vagal peut-être ? mais quand je tente de me relever une douleur extrême me fait hurler et je retombe anéanti dans la même position. Je reste immobile pour calmer cette espèce de décharge en provenance du bas de mon dos et qui semble encore crépiter tant elle a été violente. Je ne réalise pas ce qui m’arrive, je tente de vider mon esprit pour essayer de comprendre et, petit à petit, tout me revient.

 

Je n’ai pas eu de malaise mais j’ai perdu connaissance pendant quelques minutes après un choc violant au visage consécutif à un enchainement de faits stupides qui se sont associés pour aboutir à cette position couchée.

 

Je me revois, ce matin du 1er juillet, préparant mes affaires pour le bref séjour trimestriel en Corse et, pour agrémenter le pied-à-terre sagonais, terrain en bord de mer acquis il y a plus de 30 ans et que nous avions baptisé « Le Camp » à notre arrivée la première année du fait de l’installation de tentes en guise d’habitat, j’avais sélectionné une de mes sculptures en bois, un totem taillé dans un tronc d’arbre, afin de la mettre dans mes bagages. Cette pièce volumineuse n’était pas très grande, 1,20 mètre, pas très lourde, 35 Kg, j’avais 2 possibilités pour son transit entre l’aire de travail, l’allée du garage et le coffre de mon véhicule, la porter ou la déplacer avec le vieux diable. Pour limiter ma peine je fis le choix de la seconde.

 

Les pneus de ce moyen de transport étaient dégonflés et, faute de pompe adéquate, j’ai décidé de l’utiliser en l’état après un essai sur quelques mètres en marche arrière suite à l’échec de mes tentatives en avant. Malgré une instabilité due au relief du chemin emprunté, j’ai réussi à faire le tour de la maison pour atteindre l’ultime étape, descente d’un léger dévers pour une mise en position de la charge devant le coffre du véhicule.

 

Je n’avais pas prêté pas attention à l’emplacement imposé par la configuration du lieu, ni à son encombrement et c’est en aveugle j’ai reculé, mais la descente devait se limiter à un pas car mon pied en mouvement a été bloqué par une boucle d’un tuyau d’arrosage qui m’a stoppé brutalement et m’a mis en déséquilibre arrière irréversible dont j’ai accéléré le mouvement en repoussant violemment ma charge afin d’éviter qu’elle ne m’écrase.

 

Cette double force, appliquée dans la même direction, a limité ma course et mes fesses ont heurté avec une brutalité extrême le sol en béton. Douleur fulgurante qui m’a immobilisé quelques secondes avant que je ne prenne conscience de ma situation inconfortable. Le moindre mouvement m’arrachait des gémissements involontaires mais je ne pouvais pas rester dans cet équilibre précaire et extrêmement douloureux et c’est en serrant les dents que je me suis balancé, en hurlant, sur le flanc droit où je suis resté figé, savourant le mieux-être procuré par l’atténuation partielle de mes affres.

 

Après quelques secondes ou quelques minutes, je ne savais plus, j’ai basculé sur le ventre avec beaucoup de précautions pour tenter, à l’aide de mes bras, de me hisser mais en vain, la souffrance et mes jambes mortes ou incontrôlables ne me permettaient pas de me relever. Après réflexion et un court repos j’ai décidé d’aller en rampant vers le coffre de la voiture, qui était ouvert, afin de récupérer mes bâtons de marche restés à ma portée. Les deux mètres parcourus ont été une véritable torture. Ma tâche accomplie, j’ai fait une nouvelle pause avant une dernière reptation vers mon point de départ proche d’un des piliers de l’arche d’entrée. Je voulais m’en servir comme support une fois plus ou moins dressé grâce à mes deux appuis.

 

Nouveau répit au cours duquel j’ai décomposé mentalement les mouvements à entreprendre pour me retrouver debout : Prise en mains des bâtons dont les pointes seraient positionnées à hauteur de mes épaules, traction soutenue sur les poignets pour redresser mon torse avec glissement de la partie inférieure pour me permettre, dans un premier temps, de me mettre sur les genoux. Cette démarche m’a semblé faisable et à ce moment-là je bloque mon souffle pour concentrer mes efforts sur mes deux bras.

 

Ma poussée déclenchait un élancement foudroyant et m’arrachait un hurlement qui avait dû être entendu par tout le quartier car cette espèce de déchirement avait été insupportable, il m’avait fait lâcher mes deux canes et mon visage ainsi que le coude droit ont frappé le sol, me laissant groggy pendant un certain temps. Revenu à moi, face ensanglantée contre terre, je fais un rapide bilan de mon état car, en plus d’un constat sur l’impossibilité de bouger la partie inférieure de mon corps, je venais de l’aggraver par l’éclatement d’une arcade sourcilière et une paralysie partielle de la main droite.

 

Abattu, je reste couché au sol sans autre solution que celle d’appeler mes enfants à l’aide. Je réussis à extraire de la poche arrière du jean mon portable mais celui-ci reste éteint malgré toutes mes tentatives de remise en service. Il était 13h30 mais, dans ce quartier tranquille, pas un bruit ni un chat en ce début d’après-midi de dimanche et je risquais de rester des heures avant d’avoir un secours. Je ne pouvais que compter sur le passage d’un ami qui devait m’apporter des affaires à déposer en Corse, mais il n’avait pas la clé de mon portail, dans mon état je ne pourrai pas aller lui ouvrir et la télécommande était hors de ma portée.

 

Mes moindres mouvements étaient assortis de douleurs effroyables et je ne pouvais me déplacer qu’à l’aide de mes coudes, corps figé que je tirais et trainais à la force de mes avant-bras, j’ai franchi ainsi les 2 marches du palier de l’entrée, la porte d’accès étant restée ouverte, j’ai pu poursuivre dans le hall, j’ai amorcé un virage pour me diriger vers la gauche et une épée m’a traversé le dos et m’a fait perdre à nouveau connaissance. Je suis revenu à moi sans aucune notion du temps passé et j’ai poursuivi mon avance pour tenter d’atteindre mon lit, plus confortable que les dalles de marbre que je n’avais jamais vues d’aussi près.

 

Ma couche douillette m’accueillait enfin et j’ai essayé de me détendre en relâchant mes muscles contractés, sans autre résultat qu’une tension plus importante par peur que cette relaxation ne déclenche une nouvelle crise de feu dans mes reins. Je suis resté là, sans bouger et vers 18h j’ai entendu un bruit de moteur suivi de l’arrêt d’un véhicule, j’ai crié à plusieurs reprises le nom de l’ami qui devait passer me voir sans être certain que ce soit lui.

 

Un dialogue s’est instauré :

  • Gilles force la serrure du portail et viens me rejoindre je suis immobilisé

Silence, puis :

  • D’accord … … mais que se passe-t-il ?

J’étais sans force et je ne lui ai pas répondu.

 

J’ai entendu le portail s’ouvrir et des pas précipités suivis d’un bref moment d’arrêt et reprise de la course.

Gilles n’a pas prononcé un mot en arrivant devant moi car il avait vu le sang dans l’allée, des traces sur le carrelage et il a fait immédiatement le rapprochement avec l’état de mon visage sans encore comprendre ce qui avait bien pu se passer.

  • Tu as fait un malaise en sortant de voiture ou en la chargeant ?
  • Non, pas d’étourdissement, mais un accident stupide, et je lui ai raconté ma mésaventure.
  • Tu as appelé les pompiers ou le SAMU ?
  • Personne, c’est une chute sur les fesses et la douleur va passer après un petit repos.
  • Tu es tombé depuis combien de temps ?
  • 5 heures à peu près …
  • Tes douleurs se sont calmées ?
  • Non, je dirais même au contraire …
  • Tu ne peux pas rester comme ça et, joignant le geste à la parole, il a appelé les secours et a prévenu mes enfants.

 

Moins de 10 minutes plus tard les pompiers apparaissaient et, avec efficacité et un maximum de précaution, me plaçaient dans une espèce de cocon qu’ils installaient dans leur véhicule. Entre temps mes deux fils étaient arrivés et demandaient aux secouristes de m’accompagner aux urgences de l’hôpital nord où j’étais attendu.

 

Tout est allé alors très vite avec ma prise en charge immédiate grâce à l’intervention et la présence d’un ami médecin qui avait tout organisé pour une radiographie immédiate, véritable supplice au cours des manutentions pour les prises de clichés, suivi d’un scanner et de toutes les analyses nécessaires avant une éventuelle opération chirurgicale si nécessaire.

 

J’étais une véritable boule de souffrance et, même parfaitement immobile, j’avais des élancements peu supportables qui, pareil à une onde de choc, s’irradiaient dans tout le corps avec des pics d’intensité qui me mettaient à la limite de la perte de conscience. J’étais dans un état semi comateux qui ne me permettait pas de noter le traitement anti-douleur appliqué mais je finissais par ne plus rien sentir, j’avais l’impression d’être sorti de ma carcasse, non pas pour planer et voir autour de moi, mais pour me désagréger, ne plus exister et perdre toutes notions de temps, de matière et de lieu.

 

J’ai repris conscience, ou je me suis réveillé, je ne sais pas trop, mais j’étais dans un lit avec autour de moi mes enfants et mon ami médecin qui tous me regardaient avec un grand sourire. C’est l’ainé qui a pris la parole :

  • Tu peux te vanter de nous avoir fait peur.
  • Où je suis ?
  • Provisoirement dans le service de Stéphane mais tu vas être transféré au centre de rééducation Les Tilleuls dans l’après-midi pour quelques semaines.

 

J’étais un peu sonné par ce « quelques semaines » et c’est à ce moment-là que j’ai appris ma triple fracture, bassin, sacrum et col du fémur, qui ne nécessitait aucune intervention chirurgicale mais une immobilisation totale sur le dos pendant 4 semaines avant de pouvoir prendre la position assise qui durerait 4 semaines à l’issue desquelles commencerait, pendant le même temps, ma rééducation debout en piscine. Ces périodes étaient théoriques et correspondaient à la durée moyenne de consolidation des fractures avant que je puisse avoir un début d’autonomie en béquilles.

 

J’entendais plus que je n’écoutais, perdu dans mes pensées générées par cette succession d’attentes passives au cours desquelles je devrais avoir la patience de laisser mon organisme se reconstruire. J’appréhendais la période d’immobilité que je pensais ne pas pouvoir tenir mais c’était sans compter sur les signaux d’alarme donnés par mes membres inférieurs dès qu’il y avait une tentative de mouvement. Il m’était impossible de tousser et encore moins d’éternuer sans déclencher, un peu comme le jackpot d’une machine à sous, toute une série d’avertisseurs extrêmement éprouvants qui ne résonnaient qu’en moi.

 

Deux jours plus tard au cours desquels j’avais été gavé par cachets et perfusions de sédatifs puissants, le transfert de l’hôpital au centre était effectué dans les meilleures conditions et je suis arrivé dans ce nouvel environnement spécialisé sans même m’en apercevoir, les drogues ayant fait leur effet.

Le centre de rééducation

 

Placé dans une chambre individuelle, je fais la connaissance de l’équipe médical et, conscient de tout ce que j’allais endurer, le médecin en charge de mon suivi a prescrit une panoplie d’analgésiques dont, en dernier recours, et en cas de besoin, de la morphine à me faire absorber le soir après les 4 séries de remèdes de la journée. Sans réellement en prendre conscience, je suis assommé par toutes ces produits et mon temps se partage entre éveil lucide, somnolence, sommeil et perte total de repère qui me brouille presque tous les sens.

 

Je suis totalement assisté dans cet établissement remarquable, et par un personnel qui l’est tout autant, des aides-soignantes aux médecins en passant par les kinésithérapeutes et le personnel d’entretien. Leur empathie est réelle et se ressent dans leur comportement qui n’est pas un mot d’ordre mais une bienveillance générale donnant l’impression d’être pris en charge par une famille dévouée au bien-être des pensionnaires.

 

Pendant les trois premières semaines je n’ai perçu l’alternance des jours et des nuits que par la luminosité du soleil ou de l’éclairage artificiel. Quand je ne fixais pas le plafond, mon horizon était limité au mur du fond de ma chambre et, en regard panoramique, à une portion de fenêtre à gauche et l’ouverture de la salle de bain à droite. C’est un nouveau chez moi que je superpose à celui que j’ai quitté involontairement.

 

Aucun souvenir des trois premiers jours, gommés par un abrutissement psychologique et médicamenteux qui va en s’atténuant. Dans la nuit du troisième, vers 3 heures du matin, je suis réveillé par une envie d’uriner, pensant être conscient alors que je suis sous l’effet de la morphine prise quelques heures avant, je décide de descendre du lit pour aller aux toilettes.

 

Dans le clair-obscur de la chambre je constate que mon bras droit est relié à une potence par l’intermédiaire de tubes raccordés à des poches transparentes, sans réaliser que je suis sous perfusion, mes narines sont reliées, par des embouts, à un tuyau qui est, je ne l’ai su qu’après, une alimentation en oxygène. Accessoires embarrassants que je supprime en les arrachant. Nouvel obstacle, la rambarde du lit que je ne peux pas abaisser et, pour découvrir le mécanisme, j’actionne ce que je crois être la lumière mais c’est le clignotant de l’appel infirmière que j’enclenche et, très rapidement, une aide-soignante ouvre ma porte pour s’informer du motif de cet appel.

 

Quelle n’est pas sa surprise en voyant le spectacle offert et qu’elle traduit par :

  • Mais qu’avez-vous fait ?
  • Rien et c’est par erreur que je vous ai appelée, je voulais commander l’éclairage et je me suis trompé de bouton …
  • Je ne vous parle pas de ça mais de tout ce sang … Oh mon Dieu … vous avez arraché votre perfusion …

Je ne comprends pas trop mais, après avoir fermé le petit robinet de la seringue d’injection qui est restée ficher dans mon bras, elle appelle de l’aide pour qu’une femme de ménage se charge du nettoyage de la flaque de sang puis je la vois s’affairer afin de remettre tout en ordre en me promettant de me sangler sur mon lit si je cherchais à recommencer.

 

Passif, cette activité irréaliste a réactivé mes souffrances qui se traduisent par un brouillard total, je replonge dans le sommeil qui est interrompu toutes les heures pour des contrôles d’oxygénation, de prises de sang et d’absorption de panacées de toutes sortes.

 

Au matin, à l’heure du petit-déjeuner l’infirmière de service me fait un compte-rendu de ma nuit agitée en s’étonnant de ma tentative puisque j’étais dans l’incapacité physique de faire le moindre mouvement et elle attribue mon acte à la morphine qui avait dû me shooter malgré la dose infime absorbée. Je demande alors de supprimer ce sédatif qui ne semble pas me convenir.

 

Quatrième jour et moment de lucidité au cours duquel je m’aperçois de ma situation de tortue sur le dos incapable de se remettre sur ses pattes et où seule la tête est mobile pour regarder dans tous les sens afin de prendre ses repères. 8 heures, petit déjeuner servi sur un plateau posé sur une table à roulettes et première gymnastique des bras pour saisir la potence au-dessus de ma tête et redresser, avec des élancements atroces, mon corps en position repas. Je découvre également les mécanismes du lit qui permettent de le relever et d’incliner la partie supérieure pour être à la bonne hauteur.

 

Après avoir absorbé un café tiède et grignoté deux biscottes, je me détends un peu et un tapotement sur la porte me signale l’arrivée d’une aide-soignante qui, tout sourire, m’annonce que c’est l’heure de ma toilette et du remplacement de ma protection, je la regarde un peu surpris car je n’ai pas réalisé que, comme un bébé, je suis équipé d’une couche pour contenir mes déjections. Moment horrible au cours duquel cette jeune personne relève le drap, défait cette espèce de paquet placé entre mes jambes et entreprend de me nettoyer avec précaution.

 

Je me sens honteux et elle tente de me rassurer en m’expliquant qu’elle a l’habitude d’accomplir cette tâche un peu mécaniquement et qu’il n’y a aucune déchéance dans cet acte.

 

Ce n’est pas tant d’être langé comme un nourrisson qui me choque, c’est cette toilette intime, moi qui suis si pudique, me semble dégradante mais, comme elle me le précise :

  • Vous devez en prendre votre parti puisque vous allez subir ça pendant plusieurs semaines.

 

Une fois bien propre c’est le médecin qui vient faire sa visite, une grande et belle femme, toujours souriante même quand elle annonce les pires choses comme cette obligation de rester immobile pendant les semaines à venir, qui seraient suivies de celles en fauteuil pour arriver au 3 dernières au cours desquelles ma rééducation serait complétée par de la balnéothérapie pour les exercices de marche.

 

Je profite de ces détails de mon emploi du temps à venir pour évoquer mon problème de main droite. Toujours très affable elle me renseigne :

  • En ce qui concerne la paralysie de votre main droite, après radio et échographie, vous aurez la visite d’une neurologue qui déterminera le type de dommage ainsi que les interventions à faire. Je pense à des infiltrations dans un premier temps et, en l’absence de résultat, intervention chirurgicale qui ne serait pratiquée qu’après votre rétablissement total.

 

Le rythme est pris et mes journées se partagent entre le passage des infirmières pour des injections d’anticoagulant, la remise de pilules de couleur uniforme mais de tailles différentes et les visites de mes proches, famille et amis, pour me soutenir le moral. Seul, je ne peux rien faire d’autre que penser, observer et contempler le plafond car l’écriture n’est pas possible et la lecture est épuisante.

 

 

 

Le séjour

 

L’état de patient dans ce centre spécialisé de rééducation me rend dépendant à plusieurs titres, en premier pour tout ce qui concerne la vie courante, lever, coucher, toilette, soins, repas et même pour m’habiller avec mes tenues très simples, short, tee-shirt et bas de contention. Infirmières et aides-soignantes semblent être à ma disposition tant elles sont serviables et souriantes.

 

Au terme de cette troisième semaine, je peux m’asseoir, un fauteuil roulant m’a été attribué et je peux enfin changer d’horizon,

 

Le médecin traitant en charge de l’étage où je suis hébergé est, comme déjà précisé, une belle femme que j’estime grande à partir de ma position assise et dont je ne pourrai évaluer la taille réelle que quand je serai debout, avec ou sans béquilles.

 

Elle dirige son service avec rigueur, mais avec une compétence certaine, et en se souciant en permanence de l’état de ses patients ainsi que des éventuels maux qu’ils pourraient ressentir. Ses visites dans les chambres sont un réconfort remarquable et même les plus grincheux l’accueillent en souriant.

 

L’expression attribuée à Jean-Baptiste Bernadotte, ce simple soldat français né à Pau et devenu, après moult péripéties, roi de Suède et père de la dynastie régnante, “il faut, pour gouverner les Français, une main de fer recouverte d’un gant de velours” lui convient parfaitement.

 

A posteriori, et après être sorti de cet établissement remarquable, je m’aperçois que le séjour a été exceptionnel à plusieurs titres, en premier lieu, le temps passé, extrêmement long mais qui semble maintenant avoir été contracté en une période faite de multiple changements qui m’ont transformé, ni en bien, ni en mal, mais en autre chose, en second, la découverte des personnalités cachées des gens qui se livraient presque sans pudeur tant ils étaient dans un autre monde et, en dernier, la découverte d’une sérénité que je ne pensais jamais atteindre.

Création d’un roman

 

 

Image insolite d’un hiver à Marseille

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Conte de l’absurde ou

La vie d’Elohim BILAM

 

La Vie, poison amère et source de tous nos maux,

Ne doit rien au hasard car inscrite dans ces mots

Que nous utilisons pour chasser les démons

Qui habitent notre esprit, même quand nous dormons,

Et seule l’absurdité d’événements bénins,

Quand ils ne sont pas graves, bouleversent notre quotidien,

Que l’on croyait acquis par notre égocentrisme

Par la vision des choses au travers de nos prismes.

 

 

 


 

1

 

Avant-propos et Définitions

 

C’est autour de ces définitions de l’Absurde que l’existence d’Elohim BILAM s’est construite, comme un conte des mille et un faits qui a façonné sa manière d’être, de raisonner et d’accepter le fatalisme de la vie, rejoignant ainsi Camus dans sa définition de l’absurde.

Je ne suis que le scribe de cette vie passionnante que le vieil homme à appréhendé comme une suite de petites vies déclenchées par des faits absurdes que bien d’autres n’auraient pas perçus.

 

Internet – Wikipédia

Absurde

« En philosophie et en littérature, l’absurde est un décalage entre l’attente de l’Homme et l’expérience qu’il fait du monde, dans quelque domaine de l’activité humaine qu’il s’exprime. Il résulte donc de la contradiction d’un système par le fait. »

 

LAROUSSE

Absurde

Adjectif

(latin absurdus, discordant)

  • Qui est contraire à la raison, au sens commun, qui est aberrant, insensé : Ce raisonnement absurde aboutit à un non-sens.Il est absurde de croire aux revenants.
  • Qui parle ou agit d’une manière déraisonnable : Vous êtes absurde de vous obstiner.
  • Pour les existentialistes, se dit de la condition de l’homme, qu’ils jugent dénuée de sens, de raison d’être.

 

lintern@ute

Absurde

Adjectif, nom masculin

  • Sens 1

Contraire à la logique, à la raison ou au sens commun.

Exemple : Un raisonnement absurde.

Synonyme : aberrant

 

La-philo

 

Qu’est-ce que l’Absurde chez Camus ?

L’absurde est un concept central chez Camus et dans le courant existentialiste : l’Etranger (1942) et le Mythe de Sisyphe (1942) voient dans l’absurde un divorce entre l’homme et le monde, être les interrogations métaphysiques de l’homme et le silence du monde. Cependant, l’absurde est une expérience positive : l’expérience de l’absurde est celle de l’authenticité. Chez Camus, le non-sens des choses doit être assumé avec sérénité.

 

 

 

La vie n’est qu’un passage que nous devons étreindre

Comme l’amour d’un seul jour qui risque de s’éteindre

Au souffle du temps qui passe et qui fait oublier

Tous ces moments passés, les yeux écarquillés

Pour voir la voie lactée, merveille inaccessible

Qui nous a fait rêver, d’être un jour invincible.

1

La rencontre

 

Ecrivain en mal d’agent littéraire pour que mes romans soient connus, au moins en France, je déambulais dans les rues d’Aix en Provence et, perdu dans mes pensées, j’ai bousculé, malencontreusement, un homme d’un âge indéfinissable qui était tout aussi distrait. J’ai bien failli le faire chuter mais je l’ai prestement rattrapé et nos regards se sont croisés. Il avait cet œil vif des gens habituellement attentif mais, comme il devait me le confier plus tard, il était dans le nuage de ces pensées qui vous isolent du présent avec tous les risques que cet état peut engendrer.

Afin de me faire pardonner pour cette brutalité accidentelle et lui permettre de se remettre de ses émotions, je lui propose un café ou une boisson de son choix dans un bistro dont la terrasse a été le témoin de notre rencontre. Il accepte volontiers avec : « Une pause me fera du bien » et, sans plus attendre s’installe à une table disponible et me fait signe de le rejoindre. Un peu surpris par sa promptitude, je le regarde avec plus d’attention et je vois un homme avenant, sourire aux lèvres, comme si nous connaissions depuis toujours. De taille moyenne, le corps mince et nerveux, signe de ces temps où il devait pratiquer plusieurs disciplines sportives, cheveux mi-long de couleur argentée virant au blanc qui couvrent ses oreilles et un visage rasé de près, sillonné de rides qui l’anoblissent, un peu comme ces preux chevaliers qui vouaient leur vie à la sainte Croix. Il flotte un peu dans un costume croisé, gris à fine rayures blanches, et tout, dans sa tenue, lui confère un air d’aristocrate. Ses mains sont celles d’un pianiste, longues et fines et aucun bijou n’orne ses doigts, même pas une alliance, je poursuis cette très brève observation qui est interrompue par :

  • Votre examen est concluant ? Venez vous assoir pour que nous fassions plus ample connaissance.
  • Désolé, cette bousculade imprévue m’a un peu surpris et je cherchais à me resituer.

 

Je m’installe et, bien que cela soit sans importance, je fais des comparaisons. Je le domine d’une bonne tête, il est réellement sans âge, de cette vieillesse paisible des gens qui semblent avoir tout vu. Je suis dans l’impétuosité des garçons dans la force de l’âge, avec cette énergie quelquefois mal canalisée mais qui vous fait mordre la vie à pleine dents. Ma tenue a la sobriété de celle des représentants de commerce et ma barbe, taillée tous les 4 jours, me classe dans la mode du jour. Nous passons commande d’un café et, l’œil malicieux :

  • Vous semblez plus que surpris ?
  • Je le suis, il n’est pas dans mes habitudes d’heurter physiquement les passants, et encore moins de m’arrêter en pleine journée pour discuter avec un inconnu.
  • Vous vous y ferez, votre futur se construira à partir des conséquences d’orientations que vous auriez considéré comme improbables sans avoir pris en considération les bouleversements générés par l’absurde.
  • Je ne vous suis pas trop.
  • Pourtant vous êtes en train de vivre ce moment contraire à la logique, une inattention qui nous a fait nous mettre autour de cette table alors que vous devez avoir un emploi du temps bien rempli qui exclut toute incartade à votre ordre établi.
  • Je veux bien vous croire mais, sans être une perte de temps préjudiciable, ce n’est qu’un intermède qui n’induit rien d’autre qu’une relation brève et éphémère.
  • Vous faites erreur, vous êtes à un croisement, soit vous poursuivez votre route comme si de rien n’était, soit vous vous engagé dans une voie de découverte des absurdités dont j’ai tenu compte tout au long de mon parcours qui va s’interrompre sous peu.
  • Pourquoi ou comment faire ce choix ?
  • C’est très simple, par expérience, je savais que, sans chercher, je trouverais le narrateur de ma vie.
  • Je ne suis pas votre homme, j’ai des occupations multiples et très peu de temps à consacrer à l’écriture, autre que celle de mes romans.
  • Malgré votre préavis favorable sur mon aspect, les médecins ont estimé ma fin dans 1 ou 2 mois maximums et je vous propose de consacrer que quelques jours pour m’écouter et noter. Ce n’est ni une supplique, ni le vœu d’un condamné, c’est une offre d’enrichissement qui fera l’objet de votre prochain roman.

Je reste sans voix, il a touché ma corde sensible et, sans détour :

  • Je me présente, Jason Largo, conseil en entreprise pour gagner ma vie et écrivain par passion.
  • Elohim BILAM, mais vous en saurez plus au cours de notre prochaine rencontre qui pourrait se dérouler dans mon modeste appartement à Lambesc.
  • Quand ?
  • Demain matin 9 heures à cette adresse et Elohim me tend une carte de visite ou tout est inscrit.

Nous nous levons, après une fraction de seconde de choc, qui allait effectivement transformer mon devenir, et 10 minutes d’échanges qui m’avaient convaincues, contre mon gré, d’accepter de prendre en note les mémoires de celui qui se révèlera être un Parfait[1].

 

Ce contact semble m’avoir anesthésié et je me dirige vers mon bureau pour réorganiser ma journée du lendemain en demandant à ma secrétaire de reporter tous mes rendez-vous à des dates ultérieures sans lui donner de détail, ignorant encore si j’allais honoré cette entrevue.

 

 

 

 

Notre vie est scellée avant même la naissance,

Par nos gènes immuables, ceux de notre ascendance,

Assortis de valeurs qui guidaient nos anciens.

L’origine est perdue et comme les dalmatiens,

La blancheur de nos robes est parsemée de taches

Faites de peur et d’envies auxquelles on se rattache

Pour paraitre et non être ces Hommes fait de bonté

Qui y consacrent leur temps sans jamais le compter.

2 –

A l’origine …

L’expérience de l’absurde est celle de l’authenticité …

 

Le lendemain matin, ma curiosité a pris le pas sur mes réserves et, à l’heure dite, je me présente au domicile de monsieur Bilam. L’homme est égal à lui-même, il a troqué son costume croisé par une tenue sobre faite d’un jean délavé dont la couleur est assortie à un pull col roulée. Il me propose un café dont il semble amateur, la machine avec broyeur incorporé et les marques italiennes des grains torréfiés en sont la preuve.

 

Une fois installé il m’explique qu’il n’envisage pas l’écriture d’une biographie mais plutôt me narrer les conséquences de l’absurdité de la vie d’un petit garçon né chétif et malingre. Afin de définir le contexte, il commence par m’énumérer ses particularités qui ont orientées sa vie.

 

Son premier constat a été son problème de myopie. Myopie sévère qui lui faisait voir la vie en flou ce qui, pour lui, était un état normal. Il y avait sa fragilité épidermique qui était telle que toute exposition au soleil se traduisait par des brulures qui nécessitaient l’application d’onguents fait à partir de remèdes de bonne-femme et puis il y avait aussi son prénom : Elohim[2], assortie de son nom de famille, BILAM (Balaam[3]) qui, dans la tradition juive, est un faux prophète. Pour compléter son aspect déjà original, il fut afflué, dès l’âge de 4 ans, de lunettes en acier sur lesquelles étaient montées de véritables loupes cerclées, le tout d’un poids qui allait lui marquer le haut du nez d’un creux indélébile et, dans ses souvenirs, il avait toujours été habillé d’un tablier grisâtre à petits carreaux qui cachait des vêtements tout aussi ternes. Son allure générale en faisait le souffre-douleur des grands.

 

Jusqu’à l’âge de 12 ans, sans être un calvaire, sa vie s’est construite au travers des compromis faits de soumissions et de révoltes qui, par peur, étaient très mal maîtrisées et le rendaient encore plus vulnérable. Ces combats perdus d’avance avec les grands se traduisaient par des bleues et des paires de lunettes cassées.

 

Il fait alors un aparté concernant son mode d’éducation. À l’issue d’une de ses premières échauffourées, Elohim était rentrée chez lui, tablier déchiré et lunette en morceaux, penaud et traumatisé car il craignait la réaction de ses parents. A son arrivée, Jeanne, sa mère, lui aurait adressé ces premières paroles :

  • J’espère que tu leur as rendu … …

Phrase particulière dont il n’aurait pas perçu le sens exact, et qu’elle complétait par :

  • Tu ne t’es pas laisser faire au moins, tu leur as bien rendu leurs coups.

 

Il connaissait bien les réactions de cette mère aimante qui, quand il tombait ou qu’il se blessait, n’était pas de panser les plaies mais de lui expliquer que celles-ci étaient la conséquence d’un manque de vigilance, forcément préjudiciable, mais de là à riposter avec ses petits poings face à des brutes. Cette leçon particulière de vie devait le marquer. Il avait pris la décision de ne plus jamais se laisserait faire, mais allait-il le pouvoir ?

 

Après un nombre impressionnant de paires de lunettes cassées, une brève altercation, plus spontanée que guerrière, et les conséquences immédiates qui en ont résulté, le mirent à l’abri de nouvelles provocations et conduisirent à une forme d’assurance tranquille.

 

Des études techniques et la pluralité des formations reçues dans tous les domaines du bois, du fer, de la forge et même de la filature, bien qu’en contradiction avec ses tendances littéraires, ne pouvaient que le conduire à assimiler au mieux ces technologies dont il compensait le manque de chaleur humaine par la lecture de publications diverses allant des journaux aux romans et essais les plus abscons.

 

Edgard Poe, Kafka, Nietzsche, Kierkegaard, Camus et bien d’autres ont fait partie de ses auteurs fétiches car ils abordaient des sujets qui le torturaient et qui le mettaient dans les trances de cette vie hors du commun.

 

Il n’était pas ce qu’il paraissait et il souhaitait avoir leur plume pour raconter ses tourments, toutes les obsessions de cette vie éphémère et de cette fin qu’il attendait par simple curiosité pour cet au-delà fait d’enfer et de lumières célestes.

 

Il rêvait d’une métamorphose, non pas en vermine comme Gregor Samsa, mais en grand et beau garçon à l’image de son frère. Certes il n’était pas petit, mais dans la moyenne des tailles de l’époque, il n’était pas laid mais avait ce visage impersonnel de monsieur-tout-le-monde. Il passait inaperçu et était même, quelquefois, transparent.

 

Jeune il rêvait d’ogres et de fées bienfaisantes, il écrivait des complaintes absurdes pour enfants sages avant de devenir romancier de gares, comme il se plaisait à le dire. J’aurai à lire tous ses écrits dans lesquels, à défaut de l’être, il transcenderait ses héros qu’il décrirait comme des hommes d’exception.

 

C’est à l’aube de ce qu’il estimait être sa fin qu’il m’a demandé de narrer ce « Conte de l’absurde », tel qu’il l’a vécu, dans cette indifférence totale de ses proches qui le classaient dans les originaux ou dans cette folie douce de ces illuminés qui, tout en étant cartésien, voguent dans l’irréel des amours éternels et de celui de la femme d’une seule vie …

 

La disparition brutale de cette femme l’a mis en manque et l’a laissée à des contes qui hantent encore sa vie et qu’il voulait me narrer dans le détail, pendant de longues heures et au fil de ses derniers jours.

 

 

La myopie générale de tous nos dirigeants

N’est pas une maladie, c’est le fait d’indigents

De la bonne volonté d’accomplir leur devoir

Pour vivre dans le profit, et jusqu’à la lie boire

Les liqueurs du pouvoir qui vont les enivrer

Au point d’en oublier leurs promesses enfiévrées.

3

 

Notre première matinée s’est achevée par un claquement de ses mains sur ses cuisses pour me signifier la fin de ce monologue. Sans me consulter, rendez-vous était pris pour le lendemain à la même heure afin d’entendre la suite de ses épopées qui se sont déroulées au travers du temps passé. Pris par son récit, j’ai opiné du chef et le jour suivant j’étais devant sa porte qui s’ouvrait avant même que je ne me manifeste.

 

Sourire aux lèvres, Elohim m’accueille, m’offre un café de bienvenue et, avant même que nous l’ayons terminé, il commence par les 4 anomalies ou absurdités qui, dès sa naissance, l’ont mis en situation particulière mais il n’en prenait conscience que plus tard. Son adaptation à ces états de fait fut spontanée tout en étant, si ce n’est le guide, au moins une espèce de mécanisme automatique qui a construit sa vie.

 

La myopie fut cette première absurdité de sa jeune vie qui, au lieu de le desservir, a été un moteur car cette particularité le faisait vivre à 2 vitesses, celle du flou permanent dont il ne se souciait plus et celle de la précision qui lui permettait de tout comprendre et de ne rien laisser passer. Par compensation instinctive, son manque d’acuité visuelle développa celle de son esprit et de l’observation du détail.

 

Cette première tare, dont il ignorait la réalité pendant ses 4 premières années, s’était transformé en un avantage qui lui a permis de mieux appréhender son existence de diminué physique, selon les critères communs, et de passer au travers d’un bien grand nombre de maux par ce manque de vision à moins d’un mètre.

 

Il n’avait aucun besoin de jouer la comédie du niais, son environnement s’était chargé de le classer dans cette catégorie pour ce qu’ils estimaient être des étourderies. Peut-on reprocher à un sourd de ne pas comprendre quand il n’entend pas ce qui est dit, à un aveugle de buter dans les obstacles qu’il ne voit pas, non, ils ont des infirmités visibles qui justifient leur comportement, mais un myope qui l’ignore … ne peut être qu’une andouille.

 

La contrepartie de ces prétendues bévues pouvait être cinglante, aussi bien en paroles qu’en actes physiques, mais il s’y était habitué, ce qui n’avait fait que renforcer sa détermination de triompher de l’adversité.

 

Sa première paire de lunette aurait dû être une délivrance puisqu’elle lui permettait de passer de ce flou handicapant à la netteté des personnes et des objets qui l’entouraient, il en fut, au contraire, un peu effrayé car, dans son imaginaire, il avait défini ce qu’il ne faisait que percevoir et la comparaison entre fiction et réalité n’était pas pour le rassurer, mais il n’avait que 4 ans et, à cet âge, on s’acclimate rapidement. Il avait de surcroit la possibilité de retrouver son état antérieur en enlevant cet accessoire de vision à n’importe quel moment, ce qu’il faisait volontiers dès que la réalité le dérangeait. Un simple objet, comme cette absurde paire de lunette, a fait partie du bouleversement de sa jeune vie dont il venait de prendre conscience. …

A SUIVRE …

 

 

 

 

[1] Parfait chez les Cathares : Les règles propres aux Parfaits : ne plus mentir, ni jurer, ne plus avoir de relations sexuelles, régime alimentaire très strict et dont le seul sacrement accepté est le Consolamentum ou Consolament, qui est baptême spirituel donné par l’imposition des mains, selon des rites s’apparentant à l’Eglise primitive.

Recevant l’accolade de ses initiateurs, qui s’agenouillaient ensuite devant lui, le nouveau Parfait était censé sentir descendre sur lui l’Esprit saint. 

[2] Le mot hébreu Elohim est un pluriel. C’est le pluriel de ” Eloha ” : ” celui qui vient du ciel “, ” le Céleste “, ” l’extraterrestre”.

[3] Balamm : Selon la tradition, Balamm est le type du faux prophète, ami de l’argent et des honneurs, dont l’attitude douteuse vient en contradiction des enseignements de Dieu.

le consentement

Pourquoi soudainement ai-je l’intime conviction qu’il s’agit de moi ?

Je ne peux l’expliquer, c’est juste un ressenti, une explosion de conscience. 

 — Mon Dieu que m’est-il arrivé ?

Je cherche la lumière, le tunnel. L’amour infini dont tout le monde parle. J’attends les miens, en vain….

Alors que je pleure sur mon sort, une douce torpeur m’enveloppe. Je me sens libérée, aérienne. J’accepte tout. Inconditionnellement. 

Chapitre 2

Une forêt. Un sous- bois  frais et lumineux. Des arbres séculaires aux formes harmonieuses. Le soleil perce délicatement leur feuillage et de doux rayons viennent caresser le sol jonché de mousse tendre. 

 — Serait-ce Brocéliande ?! 

Une douceur infinie m’envahit. J’exulte de bonheur et de sérénité. Je suis en paix. Mon calvaire est terminé. Le paradis existe et m’a offert une place de choix pour en profiter pleinement. Mon corps se repose enfin. J’ai dans la bouche une saveur exquise et j’explore ce lieu magique en pleine conscience. Cette magnifique lumière me tend les bras et je m’y blottis, comme autrefois ceux tant chéris de ma mère adorée.

Je joue avec la lumière j’explore chaque recoin de cet endroit béni.Je butine de fleur en fleur, de feuille en feuille. Je respire l’air pur  à pleins poumons. Tout est parfait. Tout est harmonie.

Dans ce décors somptueux je m’attends à voir apparaître une ange de lumière, une fée ou des lutins. Toute cette douceur me submerge. Curieuse de tout, je suis insatiable.   Je vole , je virevolte car tout m’émerveille. J’entends l’âme et le souffle de la terre , du vent son merveilleux complice. La mer et le cliquetis des vagues. La symbiose parfaite entre toutes choses.  Ivre d’amour universel je m’imprègne de cette lumière qui mène au bonheur ultime. 

Le mot féérique prend alors tout son sens.J’ai le privilège de la connaissance infinie que m’offre ce voyage. Je suis  remplie de grâce et de gratitude. Cet amour infini envers toute chose remplit mon âme. Désormais je n’ai besoin de rien d’autre. Sans corps, sans entraves, je suis une conscience dont le potentiel est incroyable. Cet état me transcende et me fascine. 

Le brouhaha de la terre ne s’interrompt jamais. Elle fait partie de moi, de mes mémoires cellulaires. Nous ne faisons qu’un tous liés par une chaine invisible qui s’appelle « l’Amour » 

Je n’ai pas vu le tunnel de lumière. Je suis DANS la lumière. 

Personne n’est venu m’accueillir. Ni ange ni parents. 

Mais qu’importe, je suis tellement bien. 

Tout près de moi , une voix cristalline , douce que de la soie interrompt ma douce béatitude.

 — C’est beau n’est-ce pas dit elle dans un souffle. 

 — Douce petite maman , tu ne peux pas rester, ce n’est pas encore le moment.

 — Eva ?!   Je t’en prie laisse moi rester je suis si fatiguée. J’ai tant lutté, tant souffert. Accorde moi cette paix s’il te plaît !

Le consentement

 

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Son dernier souvenir est d’avoir étouffé.

Depuis, elle flotte entre l’au-delà et ici bas.

Amnésique, entravée et muette, sa descente aux enfers ne fait que commencer.

«  Qui est-elle ? »

Elle ne sais plus…

Des limbes grises à la lumière , elle voyage dans un monde parallèle terrifiant peuplé de souffrances.

La mort plane, insidieuse et menaçante. Elle l’emmène aux confins de la folie, au paroxysme de l’angoisse.

Perdue dans une autre dimension, luttant pour sa survie elle ne sait pas que le « consentement «  est un permis de tuer en toute légalité et qu’elle est la énième victime d’un système, d’une politique sordide et impitoyable.

 

Ode à la vie

Ode à la vie

 

Mais que la vie est belle quand on sait l’apprécier

Mais que le temps est court pour tous les initiés

Des parcours sans combat, pour s’écarter du mal

Se consacrer au bien, ça n’a rien d’anormal.

 

Mais que la vie est belle pour tous les bienheureux

Qui embrasse le monde d’un baiser chaleureux.

Ils ne cherchent que la paix, n’engage aucune guerre

Ils s’intègrent dans le groupe, leur instinct est grégaire.

 

Mais que la vie est belle quand elle est harmonieuse

Faite de ces mille et un riens qui la rende si joyeuse,

Soyons gais, soyons clair, comme ces sources qui jaillissent

Pour former des torrents, sans aucun maléfice.

 

Mais que la vie est belle quand l’amour prédomine

Nous voyons tout en rose, et plus rien ne la mine,

Les amants se rejoignent dans des étreintes ardentes

Qui cèlent leur bonheur, elles n’ont rien d’impudentes.

 

Mais que la vie est belle quand on sait l’apprécier.

Mais que la vie est belle pour tous les bienheureux.

Mais que la vie est belle quand elle est harmonieuse.

Mais que la vie est belle quand l’amour prédomine.

 

Le hasard fait bien les choses

 

 

 

 

 

 

 

Le hasard fait bien les choses

 

 

Le hasard n’existe pas, du moins au sens où on l’entend communément. Contrairement aux esprits forts, je n’ai jamais cru que le monde dans lequel nous vivons soit le fruit du hasard. Par hasard, des molécules sont nées à l’issue du Big Bang (quelle force est à sa genèse ?), par hasard, elles se sont assemblées pour former des corps simples, par hasard, des millions d’années plus tard, elles ont donné naissance à l’extraordinaire complexité du corps humain et de la nature tout entière. Enfant, j’ai fait l’expérience de mettre un jour un jouet cassé dans une boîte dans l’attente que le hasard le répare. Des années plus tard, il était toujours aussi cassé, n’avait pas évolué en autre chose. Sans doute est-ce de ma faute, pour que ça marche, il faut attendre des millions d’années ! Je ne suis pas assez patient.

Bref, pour moi, le hasard est un enchaînement, une suite de circonstances induites par une volonté, quel que soit le nom qu’on lui donne. Depuis quelques années, la physique quantique semble me donner raison. Nous sommes partie de l’univers et nous sommes l’univers entier à la fois. Par conséquent, je suis persuadé que l’on peut orienter l’ordre des choses, dans une certaine mesure, et que nous pouvons influer sur notre « destin ». Quand j’emploie le mot « destin », il ne s’agit pas du « fatum » antique, résultat d’une prédestination ; dans ce cas, on ne pourrait faire un pas qui ne soit prévu dès avant notre naissance, donc plus de libre arbitre. Il n’y aurait qu’à se laisser porter par ce fameux « destin » et en accepter le sort, bon ou mauvais sans pouvoir y rien changer. Non, pour moi, ce mot signifie plutôt « sens de la vie ».

 Je l’expérimente avec succès depuis quelques temps en voiture. Lorsque je recherche une place de stationnement à tel ou tel endroit, il semble que les événements s’organisent pour qu’une voiture démarre au moment où j’arrive ou alors que je découvre soudain une place libre dans un parking bondé. Certains appellent cela de la chance, mais moi, je sais que c’est parce que je l’ai décidé : je veux une place et j’en ai une.

Tout ce préambule pour éclairer la suite de mon récit et expliquer comment je suis devenu aujourd’hui un homme comblé sans m’être donné le moindre mal ni m’être sali les mains par une action malhonnête.

J’ai mené jusqu’à ces derniers temps une existence médiocre, pour ne pas dire minable. Fils unique d’un homme rejeté par sa famille pour cause de mésalliance, j’ai grandi dans une pauvreté relative, mon père n’ayant appris aucun métier et n’étant pas préparé à travailler de ses mains. Nous vivotions de commissions versées par des hommes d’affaires, suite à des contrats signés par son intermédiaire. Pas de quoi rouler sur l’or. Par contre, mon oncle, l’aîné de la famille, avait recueilli la plus grande partie de la fortune et avait su la faire fructifier au point de devenir l’un des plus puissants industriels de la ville, si ce n’est le premier. Très attaché au nom que nous portions, il faisait en sorte que nous puissions tenir un certain rang dans la société locale. Il nous invitait fréquemment pour le week-end dans sa somptueuse résidence, nous faisait admirer ses voitures de luxe, ses collections d’art asiatique dont il était entiché. Il passait en effet pour un grand connaisseur d’art Kmer, notoriété due surtout à l’argent qu’il y investissait. Mon père rentrait de ces réunions familiales totalement déprimé mais avec un chèque confortable qui améliorait l’ordinaire pendant quelques temps.

Les années passant, j’avais terminé tant bien que mal mes études secondaires, sans éclat mais avec une certaine attirance pour la littérature. J’écrivais avec assiduité dans le journal du lycée et tout le monde, professeurs compris, s’accordait à me trouver un certain talent. Sans prétendre me comparer à un Chateaubriand ou à un Flaubert, j’étais persuadé pouvoir vivre de ma plume tout aussi bien que la majorité de ces écrivaillons à la mode dont les médias nous rebattaient les oreilles.

De toute façon mes parents n’avaient pas les moyens de m’envoyer à l’Université et mon oncle ne voulait entendre parler pour moi qu’école de commerce afin de me mettre le pied à l’étrier dans les affaires. Il s’était fâché quand je lui avais parlé de mes projets littéraires et s’était refusé à les financer. Dans son esprit, étant le dernier des d’Urville, je me devais de continuer son œuvre et de perpétuer le nom.

Quelques années plus tard, le succès se faisant attendre, je m’étais résigné, à sa grande satisfaction, à accepter un poste plus que modeste dans son entreprise pour ne pas mourir de faim. Il attendait de moi que je fasse mes preuves et que je me hisse à la force des poignets, peut-être pour me punir inconsciemment de ne pas lui avoir obéi.

J’avais dépassé la trentaine et m’acheminais vers l’âge mûr, toute confiance en moi perdue, sans illusions sur la société incapable de reconnaître un vrai talent. Aucune de mes « œuvres » n’avait trouvé d’éditeur, j’étais à court d’idées, à défaut d’inspiration.

Un dimanche, alors que je flânais, abattu, sur les quais, je découvris chez un bouquiniste un ouvrage sur le pouvoir de la pensée. L’auteur, un sage indien, expliquait comment on pouvait transformer sa vie par la méditation et la pensée positive.

Je venais de perdre mes parents à quelques mois d’intervalle, mon dernier roman avait été refusé par plusieurs éditeurs en termes m’incitant à choisir une autre voie que l’écriture. Je traversais une période de découragement proche du suicide et ce livre fut comme une bouée de sauvetage pour moi. Je me jetai à fond dans la méditation, l’ascétisme et le yoga. Mon humeur et ma silhouette se transformèrent. De jeunes collègues féminines, qui m’avaient ignoré jusque-là me faisaient des avances. Je me concentrais facilement dans mon travail et même mon oncle commença à me regarder différemment. Ma position dans l’entreprise s’améliora enfin et je commençais à entrevoir un avenir meilleur.

C’est alors que commença l’enchaînement de « hasards » qui allait m’amener à la position que j’occupe aujourd’hui, qui était précédemment celle de mon oncle.

Ce lundi matin de septembre, vers huit heures moins le quart, les entrées de Paris en provenance de Normandie étaient saturées comme d’habitude. Le docteur Martini pestait à son volant. Il était attendu à la clinique pour une opération bénigne sur un patient important qui ne faisait confiance qu’à son bistouri. Il ne fallait surtout pas lui faire faux bond ni le mettre en retard, il avait un agenda de ministre et ne le supporterait pas. Coincé parmi les véhicules avançant au pas, il scrutait les différentes files pour voir si l’une d’entre elles n’était pas plus rapide. En vain; il fallait prendre son mal en patience. Il avait pourtant prévenu Florence, sa femme, la veille. Ils auraient dû quitter Deauville dimanche soir plutôt que lundi matin. Elle avait tellement insisté pour assister à cette soirée au Royal avec le gratin de la côte. Finalement, elle avait été déçue et ils étaient rentrés de bonne heure dans leur maison du Mont Saint Léger près de Pont l’Evêque. Du coup, ils étaient partis à six heures du matin, l’autoroute était proche et ils roulaient bien mais il se trouva pris au piège après le triangle de Rocquencourt, tristement célèbre pour ses bouchons. Il n’arriverait pas au Pont de St Cloud avant au moins trois quarts d’heure. Ensuite il fallait prier pour que le périphérique soit fluide après la première vague de travailleurs. Il le quitterait au plus vite pour prendre par les boulevards des maréchaux qu’il espérait moins encombrés. Il ne fallait pas compter être au bloc avant neuf heures trente au mieux, soit plus d’une heure de retard. Monsieur d’Urville serait furieux. Il fallait prévenir l’anesthésiste de commencer la préparation sans l’attendre et de forcer un peu la dose pour que le patient ne s’aperçoive de rien. Il prit son portable et composa le numéro.

Jocelyne avait passé une mauvaise nuit. Le petit Jérôme faisait ses dents et se réveillait toutes les deux heures en hurlant, ce qui mettait son mari d’une humeur exécrable. Il devait se lever à quatre heures pour travailler en boulangerie et son patron n’admettait aucun retard. Au matin, elle se prépara, enveloppa l’enfant dans une turbulette et se hâta vers la crèche. En le déposant, elle signala le problème à la puéricultrice qui la retint cinq minutes pour lui expliquer la conduite à suivre dans ce cas-là. Du coup, elle n’arriva à son poste de travail que pour tendre la main, décrocher le téléphone et prendre le message de son patron. Un œil sur la pendule, elle nota brièvement le nom du patient à préparer puis se dirigea vers la machine à café dans le hall.

La machine était béante et dévoilait ses tripes dans un enchevêtrement de tuyaux et de fils électriques. Un technicien pratiquait la première opération de la journée et s’efforçait de la remettre en état. Du coup, Jocelyne réintégra son bureau sans café et transmit le message du Dr Martini à l’anesthésiste.

Le Dr Kalmann, lui, était tout heureux car c’était son dernier jour avant les vacances. Il avait réservé un voyage aux Seychelles avec Brigitte, sa nouvelle compagne et il se promettait un séjour inoubliable. Tout à ses rêves de cocotiers et de plages immaculées, il nota le nom du patient que lui transmettait Jocelyne : Monsieur Douville ou Deville, elle n’avait pas bien compris le nom, le portable passant mal. En examinant le tableau des opérations du jour, il trouva effectivement, prévu pour midi, un monsieur Deville, chambre 15 : ablation de la vésicule biliaire. Sans se poser de question, il sonna pour envoyer un brancardier chercher M. Deville dans sa chambre.

Mon oncle m’avait demandé quelques jours avant si cela ne m’ennuyait pas de le conduire le lundi suivant dans une clinique parisienne pour se faire retirer un kyste qui grossissait dans son dos et le gênait pour conduire. Il préférait que ce soit moi qui l’accompagne plutôt que son chauffeur, qui aurait mis tout le personnel au courant. Naturellement, j’avais accepté avec enthousiasme devant cette preuve de confiance et nous avions quitté l’Oise de très bonne heure pour arriver à la clinique à 7 h 30. Ensuite j’avais aidé mon oncle à s’installer, enfiler la blouse de la clinique et déballer quelques affaires de toilette, revues et ordinateur, l’hospitalisation ne devant durer qu’une journée.

Il m’avait remercié et donné congé jusqu’au soir mais j’avais mis un point d’honneur à ne pas le quitter dans un moment pareil, étant sa seule famille. Comme la conversation languissait, mon oncle décida de faire quelques pas dans le couloir pour tromper son attente et, un peu angoissé malgré tout, aborda, contrairement à son habitude, un de ses voisins.

Le brancardier se présenta avec son chariot devant la chambre 15. Deux hommes étaient en conversation sur le palier. Il demanda M. Deville et l’un des messieurs leva la main. Il l’installa sur le brancard et les voilà partis pour le bloc où l’anesthésiste, ayant consulté le dossier préparé par le Dr Martini, entama le protocole. Il plaisantait pour rassurer le patient mais celui-ci paraissait réfractaire à l’humour. Conformément aux instructions reçues, il augmenta la dose de narcotique et posa le masque à oxygène sur le visage du patient. Puis il le coiffa du bonnet de coton et installa les appareils de contrôle à proximité tandis que l’infirmière préparait le champ opératoire et désinfectait l’abdomen.

Le Dr Martini arriva à l’heure qu’il avait prévue et se prépara à la hâte pour l’intervention. Il pénétra dans le bloc, vit le matériel préparé pour l’opération de la vésicule biliaire. Le patient était entièrement dissimulé par le drap et les appareils. Regardant sa fiche et voyant le nom Deville, il se dit que la secrétaire avait dû recevoir un contrordre de la part de M. d’Urville, qu’il n’était pas disponible ce jour-là et avait remis son opération à plus tard puisqu’il n’y avait pas urgence.

L’opération se déroula normalement. On plaça le patient en salle de réveil. L’anesthésiste était prêt à repartir quand le pouls commença à s’affoler, le cœur à s’accélérer. La respiration devenait difficile. Le malade s’agitait, en proie à de violentes convulsions. L’équipe fit tout ce qui était possible pour le sauver mais celui-ci décéda dans les dix minutes. Personne n’y comprenait rien.

Catastrophé, le Dr Martini examina entièrement le corps pour déterminer la cause du décès et, en soulevant le drap qui recouvrait le visage du mort, il s’aperçut qu’il s’agissait de M. d’Urville.  

 Il lui fallut un certain temps pour réaliser qu’il n’avait pas opéré la bonne personne mais ne pouvait s’expliquer comment une telle substitution avait été possible. L’anesthésiste confirma, dossier à l’appui, qu’il avait bien préparé le patient de la chambre 15, M. Deville. Le brancardier, que la personne décédée avait déclaré se nommer M. Deville et qu’elle était bien chambre 15. La secrétaire montra son agenda où elle avait noté les noms Douville et Deville avec un point d’interrogation car, dit-elle,  la ligne était mauvaise.

Le Dr Martini se résigna à informer la famille, moi, en l’occurrence, de l’erreur commise et du décès de son patient. Il monta à la chambre 16 où j’attendais en méditant.

Sur la table de chevet, j’avais soigneusement déposé, dans leur boîte, les appareils auditifs de mon oncle.

L’échéance

L’échéance

L’après-midi avait mal commencé pour Samuel. Il traversait une période de poisse noire ; d’abord, il avait perdu une grosse somme au poker, ensuite il avait décidé de jouer à la boule au casino, où il espérait « se refaire ». Malheureusement, il y avait laissé tout ce qui lui restait pour finir le mois. Il n’avait plus qu’une solution : emprunter de quoi continuer à jouer, mais à qui ? Tous ses voisins et connaissances étaient dans le même cas que lui. Si encore il tombait sur un joueur chanceux, il pourrait le « taper » de quelques pièces ou de quelques jetons…

Dans toute la ville on jouait avec passion, on ne vivait que pour le jeu. Les hôtels, les bars, les restaurants, les commerces même n’étaient que des annexes des salles officielles où l’on sacrifiait aux nécessités de la vie : manger, boire, dormir…, entre deux parties. Il y avait des machines à sous jusque dans les chambres et des petits malins en avaient même installé dans les toilettes !

Le jeu était la grande affaire de l’Etat et tous les bénéfices qu’il en tirait étaient réinvestis  dans toutes sortes d’appareils à sous, loteries, paris, courses, jeux de grattage, de tirage…L’imagination des fonctionnaires du Trésor ne connaissait pas de limite en la matière. Il fallait jouer, c’était « LE » devoir civique par excellence, plus encore que le travail, relégué au second plan de facteur de richesse nationale. Jouer c’était participer à la prospérité de la Nation, contribuer à sa richesse.

L’Etat était maintenant si riche que les impôts sur le revenu avaient été remplacés par une carte d’abonnement aux jeux. Chaque mois, on recevait une carte avec cent cases ; à chaque partie, la carte était pointée par l’ordinateur et on était quitte de son impôt à partir de la 90ème partie, gagnante ou perdante, peu importait. Si on gagnait un jour, il fallait rejouer le lendemain et le surlendemain pour compléter sa carte et, fatalement, on finissait par tout reperdre.

Or, on était le 30 du mois et il ne restait plus à Samuel qu’une journée pour remplir les 16 dernières cases de sa carte. Il était vraiment trop malchanceux en ce moment, il fallait trouver une solution dans la journée car, sans argent, il ne pourrait présenter sa carte et s’acquitter de son Echéance. Que se passerait-il alors ? Que répondrait-il si on l’interrogeait ? Que c’était la faute à pas de chance, qu’il ne voulait plus payer ses impôts, qu’il allait faire des heures supplémentaires, qu’il lui fallait un délai ?

Comment l’Etat réagissait-il dans son cas ? Il n’avait jamais rencontré personne qui ne soit pas à jour pour l’Echéance. Serait-il le premier ? Il entra dans un bar mais, se souvenant qu’il n’avait pas de quoi se payer une bière il se mit à roder autour des machines à sous en quête d’une pièce oubliée ou perdue par un « chanceux » qui aurait gagné le Jackpot. A force de chercher, il dénicha un jeton qui avait glissé entre un tabouret et le mur et se demanda s’il n’allait pas le jouer pour pointer sa carte. Finalement, il décida de boire sa bière et se mit à réfléchir sur son avenir immédiat.

Le barman était tellement obnubilé par la danse des roulettes où se succédaient raisins, cerises, citrons et oranges qu’il avait abandonné une bouteille de scotch sur le comptoir à portée de Samuel. Ce dernier y vit un signe du destin et se versa une bonne rasade de liquide ambré. En n’y regardant pas de trop près, on aurait cru que c’était un fond de bière, avec sa collerette de mousse collée sur le verre. Ni vu ni connu. Malheureusement la partie s’acheva sans le ding-ding espéré et le barman, revenant sur terre, s’aperçut que le niveau de sa bouteille avait baissé. Il réclama son dû et Samuel se retrouva aussi fauché que précédemment. Encore une preuve que la poisse continuait ! Il sortit du bar et prit la direction de son petit appartement.

Advienne que pourra ! Il attendrait chez lui qu’on lui demande pourquoi il n’avait pas payé son Echéance à temps. C’était l’affaire de deux ou trois jours au plus, tous les services étant informatisés. Normalement, le 30 ou le 31 du mois, tout le monde introduisait sa carte dans un des ordinateurs officiels qui enregistrait le paiement et délivrait la carte du mois suivant.

Le lendemain, Samuel resta au lit. A midi, sa concierge lui apporta une lettre qui avait été déposée par un coursier. Il avait un délai de huit heures pour pointer sa carte, faute de quoi, il s’exposait à des poursuites. Il ne bougea pas davantage. Le délai expirait à 20 h.

A 20 h 15, on sonna chez lui et deux inspecteurs du Trésor en uniforme demandèrent à voir sa carte de jeu. Ils l’emmenèrent dans un bâtiment du centre ville baptisé « Centre de Recouvrement de l’Impôt ». C’était là qu’était installé l’ordinateur central qui contrôlait les cartes. On l’introduisit dans une salle d’attente et Samuel fut surpris d’y trouver une dizaine d’hommes et de femmes, l’air anxieux, attendant leur tour de passer devant l’ordinateur. L’atmosphère était moite et confinée avec cette odeur particulière des lieux où l’on a peur. Samuel essaya de savoir si l’un d’entre eux était déjà venu mais tous étaient là pour la première fois et nul ne savait ce qui allait se passer.

Enfin, une porte s’ouvrit et un homme sortit, encadré par deux inspecteurs. Il souriait. Comme tous s’étaient levés et le pressaient de questions, il répondit qu’il avait seulement été condamné à jouer les parties manquantes sur sa carte dans le Centre même et qu’il serait libre après. C’est donc complètement rasséréné que Samuel attendit son tour et la sentence fut celle qu’il attendait : 16 parties à jouer.

Aussitôt, les Inspecteurs le conduisirent dans une salle où trônait une machine étincelante de lumières multicolores et de chromes. Elle était tellement énorme qu’il fallait un escalier pour y accéder. Samuel introduisit sa carte et la machine se mit aussitôt en marche. Samuel suivait avec fascination les symboles tournant à toute vitesse, croisant les doigts pour conjurer le sort. Il appuya sur le bouton d’arrêt et l’une après l’autre, les roues s’immobilisèrent avec le ding-ding habituel. Une pluie de pièces tomba dans le récepteur. Samuel fit une seconde partie, puis une autre et une autre encore, toujours avec le même succès. A la fin de la 16ème partie, après le ding-ding d’usage, il attendit que les pièces tombent mais rien ne se produisit et comme Samuel regardait fixement une lumière qui s’était allumée au centre de la machine, un éclair bleuté le foudroya. Il n’eut pas le temps de comprendre que c’était ainsi que les mauvais payeurs s’acquittaient de leur Echéance.

 

Maria, entre Tlemcen et Entre-Rios

Joseph Campero entra en faisant claquer la porte ce qui fit sursauter Maria.

– — Que se passe-t-il ? Tu as une mine sombre et le regard affolé.

— Il y a de quoi, je te le jure ! Nous en parlerons dès que les enfants seront couchés.

 

Maria portait son bébé d’un bras et, de l’autre, dressait le couvert, avec l’aide de ses autres enfants : Joselito, son fils aîné installait les bancs, François-Manuel et Rose disposaient les bols et les cuillères en bois sur la grande table rectangulaire tandis que Claire, encore très jeune, s’agrippait aux pans de la chemise de son père.

 

Joseph s’assit sur une chaise en bout de table, Maria à l’autre et les quatre enfants sur les bancs latéraux, les deux garçons à la droite du père et les deux filles à sa gauche. Rose pouvait ainsi s’occuper de Claire et l’aider à manger, tandis que Maria servait la soupe de pois cassés, tout en jetant un œil sur le berceau d’Éléonore.

 

Ce berceau avait été sculpté par Joseph qui, bien que chaufournier, eût un talent d’ébéniste.

Seul le bois fruitier méritait son travail. Il y a dix ans pour la naissance du petit Joselito, son patron, Monsieur Fabre, lui avait offert des billes de merisier. La beauté du berceau de couleur brun rosé, aux moulures raffinées, contrastait avec le reste des meubles de la grande salle qui servait toute à la fois de cuisine, de pièce à vivre et de chambre aux parents et au bébé.

 

— Ce matin je suis allée au souk à El-Eubbad et j’ai pu acheter du collier de mouton, des courgettes, des tomates et de la kesra (pain). Demain, je pourrai vous faire un ragoût, il y a au moins deux semaines que nous n’avons pas mangé de viande.

— Maman, j’pourrais avoir un morceau de kesra avec ma soupe ?

 

François-Manuel fit cette demande en pleurnichant. Mais il ne saurait en être question puisque le père avait refermé son couteau, ce qui signifiait la fin du repas.

 

Maria se leva et commença à débarrasser les bols que lui tendaient Joselito et Rose. Joseph était déjà sur le pas de la porte et y faisait les cent pas.

 

— Rose, ma chérie, peux-tu t’occuper de Claire et lui enfiler sa chemise de nuit ? Je dois parler avec Papa.

— Mais oui Mamoun, je suis une grande fille, j’ai déjà 6 ans.

— Les garçons au lit, tout de suite, sans bagarre ni jeux de polochons. 

 

Maria fit la vaisselle dans la « pile » qui bien sûr n’était pas en pierre de Cassis.

Ce terme de pile Marseillaise la faisait rêver. Mais que ferait-elle d’une pile Marseillaise dans une maison en bois ? Cette pile était magnifique dans la maison de pierres sèches de Madame Fabre. Cette maison, située au bout de la rue, un peu à l’écart, avait un toit en tuiles rouges de Provence et surtout l’eau courante grâce aux caisses à eau stockées dans les combles. Ici, au milieu des planches, le baquet faisait bien mieux l’affaire.

 

Avant de rejoindre Joseph, Maria jeta un œil dans la petite pièce où dormaient les quatre enfants dans deux lits séparés, celui des garçons et celui des filles. Tout était calme.

 

Joseph avait sorti les deux chaises dans la rue unique du village des chaufourniers, près de la carrière des calcaires bleus proche d’El-Eubbad, petit village arabe, bâti à flanc de montagne à deux kilomètres à vol d’oiseau au sud-est de Tlemcen. Les chaufourniers l’appelaient « Bou Médine » du nom du saint patron du village Abou Mediène, mort depuis plus de sept cents ans.

 

La rue en terre battue séparait les douze maisons des travailleurs européens. Ces maisons étaient identiques avec leur toit de chaume et leur façade couverte de larges planches.

La porte s’ouvrait sur la pièce à vivre et la fenêtre sur la chambre à coucher. Au moment de son mariage avec Maria, en 1870, cette maison était celle du bonheur, aujourd’hui, avec un enfant tous les deux ans, elle commençait à être trop petite. Cependant il ne fallait pas se plaindre, les voisins avaient quinze enfants dans le même espace.

Maria sortit et mit un châle de laine sur les épaules avant de s’asseoir près de Joseph.

 

— Qu’y a-t-il donc de si grave Joseph pour que tu sois ainsi bouleversé ?

— Monsieur Fabre revient de Marseille où il était allé chercher deux wagonnets pour transporter les pierres de la carrière aux fours ainsi que trois brouettes. Sur le bateau, il a lu Le Petit Marseillais, du 19 juin 1881, qui relatait le massacre des alfatiers à Khalfallah, chantier situé près de Saïda, soit à environ cent quatre-vingts kilomètres de Tlemcen.

Sur les six cents travailleurs espagnols, seuls quarante sont revenus à Saïda dont dix blessés et trente femmes nues ! Il paraît que les femmes et les jeunes enfants de sept à huit ans ont été outragés, que les maisons et les meules d’alfa ont été brûlées.

Maria c’est très grave !

— C’est horrible, je ne sais quoi dire ou quoi faire et toi ?

— Moi je dis qu’il faut aller voir les cousins au plus vite pour avoir plus de renseignements et, si c’est vrai, il faut fuir…

— Mais enfin Joseph calme-toi, il y a déjà eu des massacres de colons, en 1871, peut-être encore pires comme à Palestro, où l’on dit que 50 civils européens, dont le maire et le curé, ont été massacrés et certains colons rôtis vivants. Nous sommes, malgré tout, restés à Bou-Medine et puis tu sais ici ou Tlemcen c’est pareil.

— Mais Maria tu ne comprends pas. Les insurrections de 1871 étaient loin de chez nous, mais Saïda c’est à côté et les Arabes s’attaquaient aux Français qui les avaient spoliés. À Khalfallah il s’agit d’ouvriers espagnols comme nous et non pas des colons.

Lorsque je te dis qu’il faut s’enfuir ce n’est pas de Bou-Medine mais d’Algérie ! Attendons jeudi, nous en saurons un peu plus.

 

Joseph et Maria qui avaient l’habitude de rester dehors jusqu’à la tombée de la nuit, pour profiter de la fraîcheur et du calme, rentrèrent se coucher sans un mot.

 

Qu est ce qui te fait pleurer aujourd hui ?

L été indien me fait pleurer,
Jacques quand je l ais quitté m a fait pleurer
Mais ce qui m a fait le plus pleuré, c est de ne plus resentir l odeur de ton corps 
Tout contre mon nez tarin
C est de ne plus ressentir le cercle de tes bras
Tout contre mon contre-bas, qui bat…..
Bats mon tambour, mon papillon du bas,
Mon papillon du ventre.
Lololilas

Le soldat

 

Il est parti au loin, sans même se retourner,

C’était un appelé, il en fut consterné,

La guerre était un mot et non sa religion,

N’ayant rien à défendre, il aimait sa région.

 

C’est la fleur au fusil qu’il est ainsi parti,

Souriant à tout va, sans chercher de sortie,

Avec son insouciance il marchait vers le front

Dans la verte campagne et sans aucun clairon.

 

Le chuchotement des herbes, le piaillement des oiseaux

Accompagnaient ses pas qui survolaient les eaux,

Il vit une forme blanche allongée dans le pré

Il se rapprocha d’elle, sa robe était pourprée.

 

C’était un coquelicot qui ornait sa poitrine

Une magnifique fleur qui comme une figurine

Représentait la vie au milieu de ces champs.

Tous les bruits se sont tus, dans le soleil couchant

 

Il s’est mis à genou et c’est en souriant

Qu’il a baisé ses lèvres, son regard vers l’orient

Pour remercier ces Dieux qui dans leur bienveillance

Lui ont fait ce cadeau pour une ultime alliance.

 

Les bruits avaient cessé, un seul s’est fait entendre

Claquement sec d’un fusil et c’est bien sans comprendre

Qu’il s’est couché près d’elle, une fleur rouge en plein cœur.

Ils sont beaux tous les deux, leur sourire est moqueur.