Le lion et le mage

Comme un lion mis en cage
De n’avoir su rugir
Résigné au présage,
Qu’il s’y laisserait mourir
Attendant là, bien sage,
Qu’on veuille bien lui rouvrir.
Quand du fond des âges,
Sa nature vint surgir
Elle portait un message,
Une promesse d’avenir.
Il y a bien des passages,
Par lesquels ressortir…

-Alors, dit le mage,
Qu’attends-tu pour t’enfuir ?
-Que devient le couchage,
Qui a su m’accueillir ?
Et ces personnages
à regarder grandir ?
-Quoi, dit le mage,
Tu sais maintenant rugir !
-Mais ne suis pas volage,
Et ne veux rien fuir !
Je veux prendre large,
Mais je veux revenir…
-Soumis au dressage,
Et tu voudrais tenir ?
Tu verras à l’usage,
Il ne faut rien prédire.

Et le lion dit au mage,
Qu’il devait réfléchir…

-à quoi bon, dit le mage,
Il est temps de partir.
Regarde le paysage
Qu’il te reste à bâtir
Et qu’importe, dit le mage,
S’il te fallait mentir.

– Mais je n’ai qu’un visage
Et ne veut pas trahir,
Quand ce serait naufrage
Que de ne pas choisir !

Alors le lion dit au mage
Qu’il lui fallait dormir

Là , il vu en image
Qu’ils pouvaient réussir.
S’il faudra qu’ils nagent
Avant que de courir,
Leur amour sauvage
Saura les réunir !

Ouverte est la cage
Et l’histoire à venir…

Manque de temps

Je manque de temps
Je manque de tout
Surtout de toi

A chaque instant
Je deviens fou
Ne veux que toi

Assourdissant
Le cri du pouls
Qui bat en moi

Et l’entendant
Je reste saoul
Je vis au pas

Comme un enfant
Sous les coups
Le regard droit

Roseau au vent
Courbe le cou
Mais ne plie pas

C’est alletant
D’être un voyou
Mais j’en suis las

Regarde devant
Un monde à nous
Un monde à toi

Pas de clinquant
Pas de bijou
Pas de blabla

C’est un campement
Sur les cailloux
Pas une villa

Mais accueillant
Et sans tabou
Pour une vie là

Entend le chant
De ces pioupiou
Et viens à moi

C’est un serment
Fait à genoux
Je serais là

J’ai vu de la lumière

Presque hors de l’eau

Mais en manque d’air

Du fond de mon cachot

J’ai vu de la lumière

 

J’ai vu ce monde beau

Et ça m’a rendu fier

Je l’ai vu de là-haut

Je l’ai vu des enfers

 

J’ai vu les ruisseaux

Devenir des rivières

Et chaque goutte d’eau

Se fondre dans la Mère

 

J’ai bien vu quelques sots

Qui se jetaient des pierres

Mais aussi des marmots

Innocents et sincères 

 

J’ai vu partout des bigots

Faisant la même prière 

Que tant d’autres bigots

Qui se disent adversaires

 

J’ai vu les cultes du veau

Et puis les boucs émissaires

J’ai vu les tapes dans le dos

Suivies de jours de colère

 

J’ai vu tous ces châteaux 

Sortir du flan de la Terre

Pour y retourner aussitôt 

Et redevenir poussière 

 

J’ai vu du plomb et des couteaux

Et puis le sang, et puis la guerre

J’ai vu aussi monter les eaux

J’ai vu passer des ères glacières 

 

J’ai vu encore qu’il faisait chaud

Et même parfois comme en enfer

Puis il a fait moins chaud

Enfin du feu est née la pierre 

 

Plus tôt, du fond de mon cachot

Le crâne posé contre cette pierre

J’ai vu l’avant du grand sursaut

La pulsation d’un Univers

 

Avant ce saut, un autre saut

La poult battant des Univers

Après ce saut, un autre saut

Après ce saut, une autre sphère 

 

S’il n’y a pas de héro

Il faut être plutôt que faire

Il faut tâter les mots

Et ne jamais rien taire 

 

S’il n’y a pas de héros 

Il faut être avant de faire

Il faut trouver les mots

Jusqu’au fond de sa chair

 

S’il n’y a pas de héros 

Il faut être, et puis faire

Il faut donner les mots

Les chanter comme des prières 

 

J’ai vu des bas, j’ai vu des hauts

Et j’les ai vu à l’envers 

J’ai vu des bas, j’ai vu des hauts

Et puis j’ai vu la lumière 

 

Ni trop tard, ni trop tôt

Même sans espace ni repère

Il faut soigner les maux 

Il faut être et il faut faire

 

Sans étandard ni drapeau

Un cœur, deux hémisphères

Peuvent percevoir l’écho

Peuvent voir la lumière  

 

Celui qui entend l’écho

Celui-là est mon frère

Si tu entends l’écho

Alors tu es mon pair 

 

Pose-le ton fardeau

Pose-la ta colère

Vivre sera ton cadeau

Si tu n’es que sincère

 

Porte le ton flambeau

Porte le et sois fier

Porte le, tu es beau

Car tu n’es que lumière

En vie de chagrin ?

Ami, écoute la voix qui te le dit :
Personne jamais ne vient,
Personne n’est jamais parti.
 
C’est un chemin sans fin
Que celui de la vie.
Si tu y regardes bien
Chaque instant est infini.
 
Si sans penser à demain
Tu te livres simplement à lui
Hier étant déjà loin
N’en faisant plus souci
Alors tu verras loin
En ne regardant qu’ici.
 
Ami, prends ma main
Ecoute la voix qui te le dit
Personne jamais ne vient,
Personne n’est jamais parti.
C’est une boucle sans fin
De big-bangs infinis.
Tout était en un point
Tout ce qui est aujourd’hui
Tout s’y trouvera demain
Parce que c’est bien ainsi.
 
Rien jamais ne s’éteint,
Pas même ce qu’on oublie.
Et si rien ne te contient,
Pas même le temps qui fuit,
Alors tu vois demain,
Hier et aujourd’hui,
Et les trois ne faisant qu’un
T’ouvrent les portes du paradis.

Voie d’eau

Il existe de ces voix
Qui vous parlent de voies
Que jamais n’empreintera
Celui qui n’en écoute pas
 
Mais celui qui s’y meut
Sans savoir ce qu’il veut
Y aperçoit ce qu’il peut :
Devenir maître du jeu
Ou réaliser ce qu’est Dieu
 
Que diable alors faire ici 
Si ailleurs tout est permis ?
Ami, c’est qu’ailleurs est ici !
Qu’hier et demain sont aujourd’hui !
Chacun, ami, a plusieurs vies,
Y compris maintenant et ici,
C’est un cycle infini
Où tout ce qui se multiplie
Reste à jamais un produit.
 
Ami, en bas comme en haut
Si uniques soient ses cristaux,
C’est toujours la même eau !
Quoiqu’il fasse plus chaud,
Que le froid croise à nouveau…
Si uniques soient ses cristaux,
C’est toujours la même eau !
 
Celui qui a entendu
Certes parfois s’est perdu
Dans ce monde défendu
Où l’on est, sans exister plus
Où rien n’est jamais connu
Tandis que tout est déjà su
Où l’on est toujours nu
Puisque sans individu

Sur les Bancs publics – Rêve

C’est sur un banc public que je l’ai rencontrée

Elle s’y était assise et voulait se cloitrer

Dans le silence obtus de son amour perdu.

J’ai pris place tout près d’elle et sans être entendu

J’ai récité les vers des poètes disparus,

Ceux qui ont proclamé, sans un mot incongru,

Que la vie est trop belle pour ainsi la gâcher

Par de tristes sanglots que l’on voudrait cacher.

Mes mots, comme une musique, l’ont doucement bercée

Elle a levé la tête, ses yeux m’ont transpercé

Comme la lame affutée des êtres désespérés

Que rien ne peut atteindre, tout est décohéré.

Je lui ai pris les mains, m’arrêtant de parler,

Et c’est par ce contact qu’une larme à perlé

Première d’une marée de gouttes sans retenue

Qui viennent la libérer d’un malheur contenu.

Son regard adouci par tous ces spasmes hachés

Vient se porter sur moi, je n’en suis pas fâché

Elle peut voir autre chose que sa désespérance,

Et je peux lui offrir, contre toute apparence,

Le bonheur espéré, d’un amour passionnel.

Je veux la conquérir, lui déclarer ma flamme

Lui redonner la joie du bienfait qu’elle réclame.

 

C’est sur un banc public que je l’ai rencontrée,

J’en suis fou amoureux, et c’est à pas feutrés

Que j’ai tenté ma chance de pouvoir la séduire,

Son regard était vide, elle allait m’éconduire,

Non, elle s’en est allée, elle m’a fait endêver,

Je suis resté assis, je n’ai fait que rêver.

 

 

 

 

 

 

Lézard

J’ai regretté de ne pas t’avoir dit au revoir car je ne savais pas quand je te reverrai ni même si je te reverrai. C’est un fait, les regrets ne font pas avancer mais ils sont bien là et font mal exactement là où l’on est le plus fragile. Et si je pouvais te revoir, serais-je seulement capable de te sourire comme si l’on s’était dit à bientôt ?
Avec un peu de chance, dans quelques jours je t’aurai oublié. Oui, l’oubli, quel espoir inquiétant quand on a été pourtant si attaché à quelqu’un.
Tu m’as dit de ne plus me retourner sur toi afin de te laisser poursuivre ton chemin. Après ça, tu n’aurais pas pu imaginer à quel point j’ai cherché une issue vers toi, je me suis hissée au peu d’espoir qu’il me restait comme un lézard à un mur. Mais quand venait la solitude, cet espoir se dérobait me laissant voir ta silhouette puis ton visage. Tu ne souriais jamais, ton corps de plus en plus faible que j’essayais de retenir entre mes doigts, toi qui pouvait me soulever jusqu’au plafond, sûrement plus loin encore. Je me souviens de tes yeux dans les miens, ces moments où nos regards se croisaient, s’attachaient à nous faire croire que nous étions seuls au monde, et que nous savions toujours ce que l’autre faisait même le dos tourné. Puis nos corps s’effleuraient, nos mains s’attrapaient et quand nos lèvres se rencontraient, c’est la tiédeur de ta langue tantôt languissante tantôt animale qui me hante car le goût de ta bouche a disparu.
Un jour, comme ça, tu n’as pas voulu te lever. Il faisait pourtant si beau. Comme je t’en ai voulu de ne pas me suivre dans notre promenade dans les bois à la recherche de ce trésor que nous espérions trouver depuis si longtemps. Toute seule ce n’était pas pareil. Qui allait me relever à chaque fois que je me prendrais les pieds dans quelque racine dissimulée sous la mousse humide ? Quand je suis rentrée, tu n’étais pas là. Je t’ai attendu des heures durant. Je te croyais tantôt dans les bras d’une autre que moi, tantôt coincé sous la tôle pliée de ta voiture. Peut-être n’étais-tu en fait que trop absorbé ailleurs pour revenir face à moi ? Mais quand tu as franchi la porte, j’ai compris que c’était bien autre chose. Ce soir-là, je n’ai pas insisté. On ne s’est pas disputé. Tu m’as juste dit de partir. Je te trouvais si pâle. Avais-tu passé la journée à réfléchir à ce que tu allais me dire ? Et pourtant tu m’as juste demandé de partir. Je ne me rappelle pas bien comment j’ai rempli ma valise ni même si j’avais bien pris tout ce qu’il me fallait pour tenir ne serait-ce qu’une nuit ou deux à l’hôtel. J’avais des bourdonnements dans les oreilles, mon sang s’agitait, mon cœur s’emballait mais au-delà de tout ça, ma bouche était si sèche qu’aucun mot n’en sortait plus. J’aurais pu te demander pourquoi mais le ton de ta voix m’avait effrayée. J’ai préféré prendre la fuite, car après tout quiconque aime de tout son être ne peut devenir aussi froid sans bonne raison. Je n’avais pas couché avec ton meilleur ami, je n’avais pas eu le poste que tu convoitais, je n’avais pas été impolie avec ta mère, je n’avais pas vidé ton compte en banque…
J’ai loué une chambre à l’hôtel de la rue voisine. Celui-là même dont je connaissais l’existence mais que je préférais ignorer. Je n’étais pas encore prête à partir loin de toi. Et par la simple force de ma pensée je pouvais sentir ta présence, voir ce que tu faisais. Si près elle n’aurait eu aucun mal à t’atteindre, et comme ça je n’étais pas encore hors de ta vie. J’ai voulu m’allonger, puis m’asseoir sur le lit un livre dans chaque main, perdre cinq minutes à choisir celui que j’allais lire. Mais ni science-fiction ni polar haletant ne pouvaient me réconcilier avec cette chambre inconnue dans laquelle j’avais voulu me réfugier. Je voyais ton visage dans chaque petite particule de poussière qui flottait dans cette aire glaciale. J’ai poussé la chaise près de la fenêtre et comme il s’était mis à pleuvoir, j’ai regardé les gouttes tomber. Je les ai écouté chanter et leur mélodie accompagnait mes larmes qui s’y mêlaient tranquillement.
J’ai bu la tasse de café qui était bien trop léger pour me réanimer. Je n’avais pas fermé l’œil de la nuit bien sûr. Comment aurais-je pu le faire alors que le chagrin me prenait la chair et les os ? Le mal qui s’en dégageait secouait pourtant la marionnette que j’étais, agissait à ma place, alignait les quelques mots que j’ai pu prononcer dans la journée. Qui d’autre pour maintenir mon pouls ? Qui d’autre pour me faire comprendre que mes jours continuaient à s’étendre ?
Il s’est passé exactement trois jours comme ça. Trois jours pour me décider à ne plus avoir mal. Mais une danse, le rhum et un patient anglais à mon chevet, me revoilà la tête entre les mains, lourde de larmes et d’incompréhension. Puis entre séances cinéma et le chat de ma mère à nourrir, je m’étais aperçue que je commençais et terminais moi-même mes phrases.
Il a bien fallu que je me trouve un abri. Une amie m’avait accueillie chez elle et je m’étais installée dans le salon aux fenêtres sans volets. Je ne supportais pas la lumière froide de la lune, le grésillement du réverbère m’agaçait comme un parasite. Je me réfugiais sous la couverture pour échapper à cette vision brutale de la rue si banale. J’enfouis la tête dans l’oreiller, je cherche ta bouche, je respire le parfum dans mes cheveux, je m’aplatis dans les draps réchauffés par mon seul corps. Je m’affole, je n’ai aucun désir dans ce matelas si plat. J’allume la lumière et ça me fiche un coup au cœur dans cette nuit noire. J’ouvre la fenêtre, mets mon visage dans le froid, je guette le trottoir, j’espère que tu es là en bas attendant que je me montre à la fenêtre mais l’endroit est désert. J’aurais voulu te soupirer tranquillement en te traitant parfois de tous les noms comme on parle du premier salaud venu. Au lieu de ça, je trainais comme un boulet la compassion inutile de mon amie avec ses « tu verras ça s’arrangera ». Voulais-je alors que ça s’arrange ? Je sais que je ne rêvais que de la force de tes bras et de la chaleur de ta nuque Et pour me changer les idées, disais-je, j’arpentais tes rues, suivais ton itinéraire en respectant bien scrupuleusement les heures, minute par minute, seconde par seconde. Je ne t’ai pas croisé une seule fois, à croire que ma montre était à l’heure d’hiver quand la tienne était à celle d’été.
Trop tard.
Pourrais-tu te souvenir de ce moment où nos yeux ont réussi à s’agripper nous faisant rêver d’amour tel qui doit être, nous partageant entre agitation et apaisement ?
Mais je me suis laissée aller et je n’ai compris que trop tard ce qui se passait. A trop croire que c’était acquis, j’ai oublié de m’occuper de toi.
Un jour mon téléphone a sonné. Ton nom s’est affiché comme ça sur l’écran, c’était inattendu, inespéré. Alors tu étais toujours là, j’existais encore n’est-ce pas ? Tu ne m’avais pas oublié. Mais je sens encore les battements à tout casser de mon cœur, et cette boule qui s’engouffrait dans mon estomac car avec la joie venait l’angoisse de ce que tu allais me dire.
J’avais bien compris où tu étais mais ça n’avait pas d’importance. J’allais enfin te revoir. Courrais-je vers toi, serais-je émue devant ta mine désemparée, aurais-je envie de te serrer contre moi, serais-je capable de me blottir contre toi ? Je n’allais sûrement pas facilement trouver les mots et les gestes. J’aurais voulu que tu m’attendes debout. Je serais arrivée timidement, tu m’aurais regardée des flammes dans les yeux, j’aurais eu l’impatience au ventre, des frissons dans le bas du dos. Et comme ébranlée par tant d’émotions, j’aurais eu envie de m’enfuir mais tu ne m’aurais pas laissé tourner les talons, tu m’aurais attrapé le bras d’une main, mis ton autre main autour de mon cou et posé enfin ta bouche sur la mienne. Je me serais collée à toi et je n’aurais même plus eu besoin de respirer.
Mais ici tout était trop poli et aseptisé pour laisser la passion s’infiltrer dans les fissures du décor et s’immiscer dans nos veines.
Il fallait surtout qu’on se parle. J’ai toujours détesté les non-dits. J’allais peut-être parler la première si ça pouvait t’aider même si là j’étais à bout de souffle, l’impatience tantôt désespérée tantôt lasse qui m’agitait dans tous les sens.
Je t’ai apporté quelques livres. Tu avais déjà tant de fleurs et de chocolats. J’avais pris aussi un backgammon parce que tu aurais enfin eu le temps de m’apprendre à jouer. J’ai posé tout ça sur le lit. La décoration de cette chambre ne me plaisait pas. A toi non plus, je pouvais le voir à tes yeux hagards. Et cette chemise que tu portais était affreuse avec cette ouverture dans le dos, quelle drôle d’idée !
J’ai espéré longtemps je crois qu’il y avait eu erreur. Erreur sur la personne, erreur sur nos deux personnes. J’en parlais à droite, à gauche, aux amis et aux inconnus, on ne sait jamais qu’ils aient eu la réponse. Ils m’en répondaient des choses ! du genre qui se veut consolant, rassurant et pire même fataliste. De mon côté j’en ai cassé des oreilles avec mes « pourquoi » sans verbe ni pronom. Parfois je m’accordais un « mais » rajoutant du vent à une question qui n’attend rien et qui appelle seulement le signe annonciateur que ça ira mieux demain. Ah cette volonté de toujours croire que dans le pire on finit quand même par trouver du bon.
Je t’ai aimé, je t’ai haï. Mais comme le plus important est que je t’ai aimé, je ne peux pas t’oublier. Ah ça ! j’ai tellement l’impression de ne lancer que des paroles en l’air !
J’aurais dû plus souvent lever les yeux vers toi en te demandant de me passer le beurre, faire la moue devant ton café raté au lieu de l’emporter silencieusement sur le balcon. T’embrasser avant d’aller prendre la douche, t’empêcher de claquer les portes en souriant, t’engueuler parce que tu étais encore en retard alors que je voulais tant passer du temps avec toi.
Est-ce celui qui reste ou celui qui doit partir qui est le plus malheureux ?
Je voudrais être un oiseau pour m’évader dans le ciel bleu et parcourir des milliers de kilomètres mais je sais qu’une fois fatiguée je n’aurais que la force de m’écraser. Je préfèrerais être un cheval et galoper dans les grands espaces vierges mais arrivée au bord d’une falaise je serais trop emballée pour ne pas m’élancer.
Je n’étais pas que l’une de tes amies parmi tant d’autres, j’étais la plus spéciale, un peu privilégiée et c’est pourtant à moi que tu as demandé de rester loin. Je t’ai obéi mais comme je ne voulais pas t’abandonner pour ne pas être seule, je t’ai appelé. D’abord chaque jour, puis ta voix est devenue de plus en plus rauque et de plus en plus fragile. Et c’est quelqu’un d’autre qui a fini par répondre. Un téléphone qui sonne obstinément dans le vide, c’est déjà terrible mais quand ce n’est pas la personne que l’on veut entendre au bout du fil, cela devient terreur.
Je serre dans mes mains le papier glacé de nos souvenirs. J’ai ressorti tout ça les dents serrées. Là je porte un de tes pulls, c’est tout ce que je voulais vérifier. Notre histoire n’est pas le fruit de mon imagination, j’en ai la preuve. Bien mince peut-être, mais je veux m’y attacher.
En fait, même avant tu ne souriais pas tant que ça.
J’ai voulu te rejoindre. J’ai traversé la route sans regarder mais il n’y avait personne pour ne pas me voir. J’ai passé des heures et des heures à pleurer dans l’espoir de sentir mon cœur s’arrêter de battre. C’est au petit matin alors que mes yeux étaient si rougis et si gonflés que plus rien ne pouvait s’en écouler que j’ai compris que mon chagrin ne m’offrirait pas d’issue de secours.
Le miroir renvoie encore mon image. J’ai sur le front une bosse à cause d’une étagère mal placée qui me fait même un peu mal. Et ce n’est pas si désagréable.
Je ne t’ai pas dit au revoir mais c’est bien à ton oreille que j’ai murmuré si souvent des « je t’aime » qui n’auraient eu de signification pour personne d’autre. Tu as su les entendre et leur répondre même si tu as cru m’épargner le chagrin de ton départ. Tu t’es éparpillé sur la mer, peut-être tranquille à l’idée que je n’allais pas souffrir tant que ça. A moins que tu n’aies fini par regretter toi aussi notre naïveté. Au dernier moment.
Le paysage était pâle et me rappelait la couleur de ta peau avant que tu ne files droit devant. Mais tout comme le soleil réchauffe la terre je sentais déjà que je trouverais la sortie. Hélas, en cet instant, je me languissais de toi. Ces nuits qui passaient, où les idées que je frottais avec la paume des mains pour ne pas les oublier s’enchainaient, s’entraînaient, s’entravaient puis s’envolaient tout en abandonnant leur amertume et me laissant désormais vide. Si seulement tu avais pu me voir me tordre dans l’obscurité cherchant le regard neuf qui m’aurait fait appréhender le lendemain avec le cœur rafistolé ? Mais rien n’y faisait encore, simplement peut-être l’impression de t’avoir connu il y avait déjà longtemps. C’est avec les veines meurtries que je reconnais que ça vaut la peine de sentir son cœur battre la chamade, sentir son corps si léger de l’envie d’être toujours en mouvement. Ça vaut la peine de sourire simplement à l’idée d’aimer. Mais je suis sûre qu’il y a toujours une petite voix qui nous supplie de ne pas tomber amoureux. Je n’ai jamais pensé que tu ne m’aimais pas aussi fort que moi. Je n’ai jamais pensé que tes sentiments n’étaient pas aussi torturés que les miens mais si là tu étais près de moi, je te dirais, exaspérée que l’on avait fini par trouver le moyen de noircir le tableau. Tu n’aurais pas apprécié et tu aurais pris ça pour un reproche. C’est ma façon à moi de t’en vouloir de m’avoir écartée du précipice.
C’est sûrement mieux comme ça.
Il a fallu que tu t’en ailles comme un courant d’air. Tu ne pourrais pas imaginer à quel point tu me manques même quand je fais semblant d’ignorer la brise sur mon visage. Qu’est-ce qui se passerait si nos deux êtres parfaitement liés ne se retrouvaient pas ? Je t’ai aimé patiemment, simplement, en grandissant avec toi. Alors je vais t’oublier de la même façon. En vieillissant avec ton souvenir, en obligeant ma mémoire à ne pas défaillir.
Le corps se redressant jour après jour, je commençais à repenser à moi-même, mais remettant toujours au lendemain ne serait-ce que l’idée de faire les choses qui avant me plaisaient. Je me l’interdisais encore, fuyant des choix qui je croyais m’empêchaient de me libérer. Mais comme mon état d’esprit ne me laissait pas d’autre possibilité, j’ouvrais grand la porte d’une autre prison. Je m’imaginais aller à la découverte d’autres paysages, regardant de loin celle que j’espérais devenir, sachant que dans ces voyages je finirais par ne plus être que la pâle copie de ma personne. Je n’en attendais pas ce qu’il fallait. J’en étais encore à chercher des refuges où me cacher pour desserrer le nœud qui me prenait les tripes, me mettre les mains sur les tempes et les presser de plus en plus fort pour en extirper les idées noires.
Puis un jour, le cheveu plat et l’œil éteint dans le miroir me firent signe d’aller autrement. Je n’allais plus penser à rien ni personne, juste apprécier de voir une meilleure mine prête à retourner dans le brouhaha du monde qui bouge. Oui, il y avait sûrement quelque chose d’heureux pour moi un peu plus loin qui me donnerait envie de ne plus être ici.
Un second souffle est venu me tirer la tête hors de l’eau. Et je me suis accrochée aux rires des autres, à la bonne cuisine, à mes devoirs citoyens, à la musique enveloppante, à la sieste estivale, au roux automnal, à la somnolence hivernale, aux ruisseaux printaniers, aux lectures de chevet, et même à la télévision soporifique.
Je me suis mise à la poésie cherchant de mots perdus qui me laissaient souvent la sensation de les écrire à l’encre blanche tant ils me filaient entre les doigts. Mais c’est comme ça que j’ai compris que je guérirais de toi. On n’aurait pas pu prévoir que ça se déroulerait ainsi.
Il n’y a plus cette possibilité que je me sente près ou loin de toi. Ce n’est pas une séparation, il n’est pas question de réparer dans un mois, un an ou bien dix ans.
J’ai commencé à prendre mes décisions seule, d’une solitude qui n’a rien à voir avec le manque. Les saisons s’enchainaient, les autres m’entrainaient. Comme des notes de musique pouvant varier à l’infini, la vie est une longue mélodie.
Les premiers temps je ne parlais que difficilement, je souriais plus par les nerfs que de bon cœur. Je réapprenais à voir autour de moi, à écouter les gens, à hocher la tête quand j’approuvais quelque parole, à me retirer discrètement quand je n’arrivais plus à rien.
Il y a bien un fait indéniable, dont tu aurais pu te savourer maître. Tu m’as ouvert les yeux sur une chose essentielle. En m’empêchant tout choix, tu as permis à mes regrets d’être moindres, en tout cas moins lourds à porter.
Puis on m’a fait remarquer mon premier fou rire depuis longtemps.

Essais

Anxiété

Oh rage, oh désespoir, à toi ma vieille amie,

Solitude accablante de cet origami

Fait d’un papier plié selon de strictes règles

Pour en faire une cocotte, que l’on voit comme un aigle.

Solitude je te hais, je voudrais m’envoler

Vers ces cieux merveilleux pour être auréolé

Par des amis sincères qui voudront m’adopter

Tuer ma solitude, ainsi me rédempter.

 

Histoire

Histoire d’O, histoire d’art, ou sans aucune histoire

Celles à dormir debout, ou celle qui les font choir

D’un immense piédestal où ils se sont juchés

Pour nous faire la morale et nous voir trébuché

Sur les difficultés d’une vie privée d’espoir.

Histoire d’O, histoire d’art, histoire pour nous déchoir

De nos trônes de papier, confectionnés de rêves

Et d’envie d’être aimés mais qu’ils détruisent sans trêve,

Ils veulent nous enchainer avec un lien sacré

Qui est l’obéissance, avant d’être massacrés.

Contes de l’absurde ou La vie d’Elohim BILAM

C’est autour de ces définitions de l’Absurde que l’existence d’Elohim BILAM s’est construite, comme un conte des mille et un faits qui a façonné sa manière d’être, de raisonner et d’accepter le fatalisme de la vie, rejoignant ainsi Camus dans sa définition de l’absurde.

Je ne suis que le scribe de cette vie passionnante que le vieil homme à appréhendé comme une suite de petites vies déclenchées par des faits absurdes que bien d’autres n’auraient pas perçus.