Tagged Chapitre 1 : Des événements inquiétants

Maria, entre Tlemcen et Entre-Rios

Joseph Campero entra en faisant claquer la porte ce qui fit sursauter Maria.

– — Que se passe-t-il ? Tu as une mine sombre et le regard affolé.

— Il y a de quoi, je te le jure ! Nous en parlerons dès que les enfants seront couchés.

 

Maria portait son bébé d’un bras et, de l’autre, dressait le couvert, avec l’aide de ses autres enfants : Joselito, son fils aîné installait les bancs, François-Manuel et Rose disposaient les bols et les cuillères en bois sur la grande table rectangulaire tandis que Claire, encore très jeune, s’agrippait aux pans de la chemise de son père.

 

Joseph s’assit sur une chaise en bout de table, Maria à l’autre et les quatre enfants sur les bancs latéraux, les deux garçons à la droite du père et les deux filles à sa gauche. Rose pouvait ainsi s’occuper de Claire et l’aider à manger, tandis que Maria servait la soupe de pois cassés, tout en jetant un œil sur le berceau d’Éléonore.

 

Ce berceau avait été sculpté par Joseph qui, bien que chaufournier, eût un talent d’ébéniste.

Seul le bois fruitier méritait son travail. Il y a dix ans pour la naissance du petit Joselito, son patron, Monsieur Fabre, lui avait offert des billes de merisier. La beauté du berceau de couleur brun rosé, aux moulures raffinées, contrastait avec le reste des meubles de la grande salle qui servait toute à la fois de cuisine, de pièce à vivre et de chambre aux parents et au bébé.

 

— Ce matin je suis allée au souk à El-Eubbad et j’ai pu acheter du collier de mouton, des courgettes, des tomates et de la kesra (pain). Demain, je pourrai vous faire un ragoût, il y a au moins deux semaines que nous n’avons pas mangé de viande.

— Maman, j’pourrais avoir un morceau de kesra avec ma soupe ?

 

François-Manuel fit cette demande en pleurnichant. Mais il ne saurait en être question puisque le père avait refermé son couteau, ce qui signifiait la fin du repas.

 

Maria se leva et commença à débarrasser les bols que lui tendaient Joselito et Rose. Joseph était déjà sur le pas de la porte et y faisait les cent pas.

 

— Rose, ma chérie, peux-tu t’occuper de Claire et lui enfiler sa chemise de nuit ? Je dois parler avec Papa.

— Mais oui Mamoun, je suis une grande fille, j’ai déjà 6 ans.

— Les garçons au lit, tout de suite, sans bagarre ni jeux de polochons. 

 

Maria fit la vaisselle dans la « pile » qui bien sûr n’était pas en pierre de Cassis.

Ce terme de pile Marseillaise la faisait rêver. Mais que ferait-elle d’une pile Marseillaise dans une maison en bois ? Cette pile était magnifique dans la maison de pierres sèches de Madame Fabre. Cette maison, située au bout de la rue, un peu à l’écart, avait un toit en tuiles rouges de Provence et surtout l’eau courante grâce aux caisses à eau stockées dans les combles. Ici, au milieu des planches, le baquet faisait bien mieux l’affaire.

 

Avant de rejoindre Joseph, Maria jeta un œil dans la petite pièce où dormaient les quatre enfants dans deux lits séparés, celui des garçons et celui des filles. Tout était calme.

 

Joseph avait sorti les deux chaises dans la rue unique du village des chaufourniers, près de la carrière des calcaires bleus proche d’El-Eubbad, petit village arabe, bâti à flanc de montagne à deux kilomètres à vol d’oiseau au sud-est de Tlemcen. Les chaufourniers l’appelaient « Bou Médine » du nom du saint patron du village Abou Mediène, mort depuis plus de sept cents ans.

 

La rue en terre battue séparait les douze maisons des travailleurs européens. Ces maisons étaient identiques avec leur toit de chaume et leur façade couverte de larges planches.

La porte s’ouvrait sur la pièce à vivre et la fenêtre sur la chambre à coucher. Au moment de son mariage avec Maria, en 1870, cette maison était celle du bonheur, aujourd’hui, avec un enfant tous les deux ans, elle commençait à être trop petite. Cependant il ne fallait pas se plaindre, les voisins avaient quinze enfants dans le même espace.

Maria sortit et mit un châle de laine sur les épaules avant de s’asseoir près de Joseph.

 

— Qu’y a-t-il donc de si grave Joseph pour que tu sois ainsi bouleversé ?

— Monsieur Fabre revient de Marseille où il était allé chercher deux wagonnets pour transporter les pierres de la carrière aux fours ainsi que trois brouettes. Sur le bateau, il a lu Le Petit Marseillais, du 19 juin 1881, qui relatait le massacre des alfatiers à Khalfallah, chantier situé près de Saïda, soit à environ cent quatre-vingts kilomètres de Tlemcen.

Sur les six cents travailleurs espagnols, seuls quarante sont revenus à Saïda dont dix blessés et trente femmes nues ! Il paraît que les femmes et les jeunes enfants de sept à huit ans ont été outragés, que les maisons et les meules d’alfa ont été brûlées.

Maria c’est très grave !

— C’est horrible, je ne sais quoi dire ou quoi faire et toi ?

— Moi je dis qu’il faut aller voir les cousins au plus vite pour avoir plus de renseignements et, si c’est vrai, il faut fuir…

— Mais enfin Joseph calme-toi, il y a déjà eu des massacres de colons, en 1871, peut-être encore pires comme à Palestro, où l’on dit que 50 civils européens, dont le maire et le curé, ont été massacrés et certains colons rôtis vivants. Nous sommes, malgré tout, restés à Bou-Medine et puis tu sais ici ou Tlemcen c’est pareil.

— Mais Maria tu ne comprends pas. Les insurrections de 1871 étaient loin de chez nous, mais Saïda c’est à côté et les Arabes s’attaquaient aux Français qui les avaient spoliés. À Khalfallah il s’agit d’ouvriers espagnols comme nous et non pas des colons.

Lorsque je te dis qu’il faut s’enfuir ce n’est pas de Bou-Medine mais d’Algérie ! Attendons jeudi, nous en saurons un peu plus.

 

Joseph et Maria qui avaient l’habitude de rester dehors jusqu’à la tombée de la nuit, pour profiter de la fraîcheur et du calme, rentrèrent se coucher sans un mot.